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Le Mythe

Par Robert Segal

228 pages

En bref

Le mythe est le miroir de nos sociétés ! C’est ce que prouve Robert Segal qui se livre, à travers cet ouvrage, à un passionnant état des lieux sur l’origine, la fonction et la place des mythes dans notre quotidien.

Avec Le Mythe, ces récits familiers sont enfin déconstruits pour mieux éclairer leurs paradoxes et leur apport à nos représentations sociales : religion, science, philosophie, littérature, psychologie ou anthropologie.

Cet ouvrage offre une ambitieuse revue de trois cents ans de réflexion sur ce thème, et nous introduit aux travaux des plus grands auteurs du xxe siècle comme Albert Camus, Claude Lévi-Strauss, Roland Barthes, Bruno Bettelheim ou Sigmund Freud.

L’auteur complète ce panorama par un portrait mordant de la figure de la star hollywoodienne, incarnation du mythe à notre époque.

Cet ouvrage s’adresse aux passionnés de littérature et de mythologie, mais également aux anthropologues, étudiants ou confirmés. Il a connu un grand succès populaire et universitaire en Grande- Bretagne et aux États-Unis.

Robert A. Segal est Diplômé de Princeton et spécialiste de la théorie des religions, il enseigne à l’université d’Aberdeen, en Écosse.

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Sommaire

Les théories du mythes 

I. Mythe et science

II. Mythe et philosophie

III. Mythe et religion

IV. Mythe et rituel

V. Mythe et littérature

VI. Mythe et psychologie

VII. Mythe et structure

VIII. Mythe et société

L’avenir de l’étude du mythe

Extrait

Une définition du mythe

J’ai assisté à de nombreuses conférences où des intervenants nous exposaient avec ferveur « la nature du mythe » dans le roman X, la pièce Y ou le film Z. Or l’essentiel de la discussion dépend de la définition qu’on donne du mythe. Permettez-moi d’expliciter la définition que j’en propose.

Pour commencer, je propose de définir le mythe comme une histoire. Le fait qu’un mythe, quel qu’il soit, est une histoire peut sembler aller de soi. Après tout, si on nous demande de nommer des mythes, la plupart d’entre nous penserons en premier lieu à des histoires de dieux et de héros grecs et romains. Cependant, le mythe peut être compris dans un sens plus large de croyance ou de credo – par exemple, les mythes américains de la « réussite sociale fulgurante » et de la « frontière ». L’écrivain du XIXe siècle Horatio Alger publia une vingtaine de romans populaires illustrant le mythe de la réussite sociale fulgurante, mais le credo en lui-même ne repose pas sur une histoire précise. Il en va de même pour le mythe de la frontière.

Toutes les théories que nous étudierons dans cet ouvrage considèrent le mythe comme une histoire. Certes, E. B. Tylor transforme l’histoire en argument tacite, mais l’argument est toujours transmis par une histoire. Certes, Claude Lévi-Strauss s’aventure au-delà de l’histoire pour atteindre la « structure » du mythe, mais à nouveau cette structure est transmise par une histoire. Les théories qui lisent le mythe symboliquement plutôt que littéralement considèrent toujours que le contenu, ou la signification, se livre dans le déroulement d’une histoire.

Si nous définissons donc ici le mythe comme une histoire, de quoi parle-t-elle ? Pour les folkloristes, avant tout, le mythe parle de la création du monde. Dans la Bible, seules les deux histoires de la Création (Genèse 1 et 2), celle du jardin d’Éden (Genèse 3) et celle de l’arche de Noé (Genèse 6-9) pourraient donc être qualifiées de mythes. Toutes les autres histoires seraient en revanche reléguées au statut de légendes ou de contes folkloriques. En dehors de la Bible, le « mythe » d’Œdipe, par exemple, serait en fait une légende. Je ne propose pas une définition aussi restrictive et préfère dire que le mythe est simplement une histoire parlant de quelque chose de signifiant. L’histoire peut avoir pour cadre le passé, comme chez Mircea Eliade et Bronislaw Malinowski, mais aussi le présent ou l’avenir.

Dans les théories issues des études religieuses, avant tout, les principaux personnages du mythe doivent être des dieux ou des demi-dieux. Là encore, ma définition est moins restrictive. Dans ce cas, en effet, il faudrait alors exclure la plus grande partie de la Bible hébraïque, dans laquelle toutes les histoires impliquent peut-être Dieu, mais, à l’exception des seuls deux premiers chapitres de la Genèse, portent au moins autant sur les êtres humains que sur Dieu. Je retiendrai simplement l’idée que les principaux acteurs de l’histoire doivent être des personnages – divins, humains, voire animaux. Des forces impersonnelles telles que le Bien de Platon en sont donc exclues. Parmi les théoriciens, Tyler est celui qui insiste le plus sur la nature incarnée du mythe, mais tous les autres théoriciens que nous aborderons ici le présupposent aussi – à l’exception de Lévi-Strauss. Ces personnages peuvent aussi bien être les agents que les objets des actions.

Mis à part Rudolf Bultmann et Hans Jonas, tous les théoriciens abordés traitent de la fonction du mythe, et Malinowski se focalise presque exclusivement sur cet aspect. Quant à savoir en quoi elle consiste, les réponses diffèrent considérablement. Je ne propose pas de dicter ce que serait cette fonction. Je retiens seulement que, pour tous les théoriciens, cette fonction est primordiale – contrastant avec les fonctions plus secondaires des légendes et des contes folkloriques. Je propose donc de dire que le mythe accomplit quelque chose de significatif pour ceux qui y adhèrent, mais je laisse ouverte la question de la nature de cet accomplissement.

Dans le langage courant d’aujourd’hui, le mythe est faux. Le mythe n’est « guère » qu’un mythe. Par exemple, en 1997, l’historien William Rubinstein a publié The Myth of Rescue: Why the Democracies Could Not Have Save More Jews from the Nazis (« Le Mythe du sauvetage : pourquoi les démocraties n’auraient pas pu sauver plus de Juifs des nazis »). Tout est déjà dans le titre. L’ouvrage critique l’idée communément répandue que de nombreuses victimes juives des nazis auraient pu en réchapper si seulement les Alliés s’étaient attelés à les sauver. Rubinstein combat le présupposé selon lequel les Alliés se seraient montrés indifférents au sort des Juifs européens parce qu’ils étaient antisémites. Pour lui, le terme « mythe » capte mieux la prégnance de cette conviction que ne l’auraient fait des expressions plus plates comme « croyance erronée » et « idée fausse répandue ». Un « mythe » est une conception fausse et pourtant tenace.

En revanche, l’expression « mythe de la réussite sociale » utilise le terme « mythe » dans un sens positif, même si elle exprime toujours la prégnance de la conviction. Une conviction dont le caractère erroné est flagrant peut sembler plus tenace qu’une conviction juste, car la conviction demeure fermement ancrée alors même qu’elle est visiblement fausse. Mais une conviction juste à laquelle on est attaché peut être ancrée aussi fortement qu’une fausse, en particulier lorsqu’elle est soutenue par des preuves convaincantes. Ironiquement, des Américains qui continuent à épouser le credo de la réussite sociale fulgurante peuvent très bien ne plus s’y référer comme à un « mythe », parce que ce terme même en est venu à connoter la fausseté. Je propose donc que, pour être qualifiée de mythe, une histoire, même si elle exprime une conviction, doit être fermement ancrée chez ceux qui y adhèrent. Mais je laisse ouverte la question de savoir si cette histoire est vraie ou non.