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banquets et orgies

Le mythe de l’orgie romaine

Il convient de ramener l’orgie antique à sa juste réalité, celle d’une construction moderne, différente de ce qu’elle pouvait signifier dans le monde romain. En effet, l’orgie n’est pas de nature sexuelle, pas plus qu’un repas où l’on mange sans limites. Elle est au contraire de nature religieuse.

Les pratiques sexuelles antiques font souvent partie des anecdotes sulfureuses et alimentant les fantasmes rapportées au sujet de Rome, exacerbées par les images des lupanars pompéiens que l’on peut apercevoir dans le cabinet secret du Musée archéologique de Naples. De la même manière, les repas romains excitent l’imagination. Le luxe déployé fascine, tandis que la liberté des mœurs que l’on y suppose heurte la morale. En effet, les stéréotypes liés aux repas romain associent très souvent le plaisir de la table et le plaisir sexuel. Les convives enivrés par le don de Bacchus se livreraient à la débauche, bannissant toute pudeur du triclinium, c’est ce qu’explique Dimitri Tilloi dans L’Empire romain par le menu.

Au risque de décevoir le lecteur, cette vision débridée n’a pas sa place dans l’étude de l’alimentation romaine. Si ces stéréotypes perdurent, c’est que certaines œuvres artistiques y ont activement contribué, à l’instar du fameux tableau de Thomas Couture, Les Romains de la décadence, peint en 1847 et conservé au Musée d’Orsay. Cette toile, dans le plus pur style pompier, illustre très bien l’imaginaire déployé par le peintre sur ce sujet. Les corps gorgés de vin s’entremêlent parmi les danses lascives, sans aucune barrière morale. Toutefois, ce tableau évoque la fin de l’Empire, où le contexte troublé en Occident a pu conduire à mettre en lien le relâchement des mœurs avec la chute de Rome. Le cinéma a joué un rôle majeur dans la propagation de cette vision orgiaque, notamment avec le film Caligula en 1980, qui met en scène de façon explicite et même clairement pornographique la vie romaine débridée, mais bon nombre d’autres péplums ou de bandes-dessinées, comme Astérix chez les Helvètes, reprennent à leur compte cette image et l’ont ancrée dans l’imaginaire collectif.

Les clichés de l’orgie romaine

L’alimentation romaine et ses prétendues dérives servent ainsi à dénoncer les travers de nos sociétés contemporaines, comme un miroir que l’on regarderait honteusement. Pourtant, ces mises en scène ne sont pas de pures inventions et certains textes antiques comportent certaines descriptions de ce type, donnant ainsi un écho historique à ces visions fantasmées.

Le banquet de Trimalcion dans le Satyricon, celui de Nasidenius dans les Satires d’Horace, ou même les descriptions des repas impériaux dans les biographies d’empereurs, présentent effectivement de telles scènes, où l’excès et la transgression sont la règle. Finalement, et malgré la renommée de ces festins transgressifs, il ne faut pas y voir un reflet de l’alimentation des Romains.

Les repas romains n’étaient en rien des moments licencieux où tout était permis.

En effet, le caractère gargantuesque, voire ridicule de ces repas est un véritable jeu littéraire proche de la parodie. Ces scènes sont autant de prétextes pour libérer l’imagination et étonner le public. La seule lecture de la cena de Trimalcion a de quoi soulever le cœur du lecteur, telle est la débauche de nourriture.

Après l’orgie, le retour à la raison

Cependant, la réalité fait voler en éclat ces images d’Épinal. Les repas romains n’étaient en rien des moments licencieux où tout était permis. L’inscription de la Maison du Moraliste démontre clairement que ces débordements n’avaient pas leur place dans une maison respectable. Cela n’exclut pas qu’ils aient pu exister, tout en restant très marginaux.

D’autre part, il convient de ramener l’orgie antique à sa juste réalité, celle d’une construction moderne, différente de ce qu’elle pouvait signifier dans le monde romain. En effet, l’orgie n’est pas de nature sexuelle, pas plus qu’un repas où l’on mange sans limites. Elle est au contraire de nature religieuse. Certaines cérémonies pouvaient susciter ce type de débordement, parfois exacerbés par leurs rapporteurs, comme les Bacchanales, fête à la réputation sulfureuse, où les participantes entrent en état de transe. Mais il s’agissait d’une cérémonie religieuse consacrée à Bacchus où la consommation excessive de vin permettait d’entrer en osmose avec la divinité.

Ainsi, l’orgie fantasmée par notre époque relève du mythe. La célèbre affaire des Bacchanales en 186 av. J.-C., rapportée par Tite-Live, est à l’origine de l’amplification des rumeurs autour de ces pratiques religieuses. Une jeune femme, du nom d’Hispala, révéla aux autorités la teneur des cérémonies secrètes menées autour du dieu du vin, où l’on n’hésite pas à se livrer à la pire des débauches, comme le viol voire le meurtre en cas de résistance.

 

Le vomissement à Rome, une construction

L’écho de ce scandale s’explique surtout par la crainte pour le maintien de l’ordre public, mais la version officielle donnée par Tite-Live, pleine de préjugés, ne permet pas d’accéder à la réalité des faits, sans aucun doute bien moins dramatique. Les derniers jours de Marc Antoine et Cléopâtre à Alexandrie portèrent également dans l’imaginaire populaire ce topos. Leur fin approchant, ils fondent l’association de la Vie inimitable, laquelle consiste à organiser quotidiennement des festins, au luxe inouï et au caractère licencieux, afin d’oublier la défaite cuisante d’Actium en septembre 31 av. J.-C. Ces quelques exemples, parmi d’autres, ont conduit à la création du mythe orgiaque. Pourtant, si l’on retrouve ce cliché sur les orgies romaines dans les péplums et la culture populaire, il s’agit pour l’essentiel d’une construction du XIXsiècle à l’instar de la pratique du vomissement…

Dimitri Tilloi

Pour aller plus loin : L’Empire Romain par le Menu