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Portrait de l’artiste en masochiste

Par Boris Groys

128 pages

En bref

L’amour masochiste de la statistique plonge notre société dans un état d’enquête permanent : Aimez-vous toujours votre président ? Si oui, de combien de pour cent l’aimez-vous ? Est-ce que vous êtes d’accord ou non pour aller faire la guerre, que la terre soit ronde, que Dieu existe, qu’une bouteille non consignée doive être recyclée, qu’Eminem soit préférable à Madonna – ou n’avez-vous pas d’opinion là-dessus ? Ces enquêtes statistiques, toujours hystériques et angoissées, progressent chaque jour, et nous rappellent des questions que pose sans cesse Séverin à Wanda dans la Vénus à la Fourrure de Sacher-Masoch : Est-ce que tu m’aimes toujours ? Combien d’autres amants as-tu à part moi ? Combien de gifles voudrais-tu me donner ?

La prédilection pour la statistique appartient de manière essentielle au goût masochiste – et il est difficile de nier qu’aujourd’hui l’amour de la statistique, ou le goût de la statistique, ou encore le « goût pop  » détermine notre culture entière. »

Cet essai jubilatoire de « l’enfant terrible des médias » décrit et commente de manière grinçante notre économie culturelle, oscillant entre statistiques et amours éphémères.

Essayiste et célèbre théoricien des médias, Boris Groys a vécu en Russie jusqu’au début des années 1980. Il enseigne dorénavant à l’université des arts et du design de Karlsruhe, dirigée par Peter Sloterdijk. Ont déjà été traduits en France, Staline oeuvre d’art totale, Du nouveau, essai d’économie culturelle et Le Post-Scriptum communiste.

 

 

 

Presse

En attente

Sommaire

Avant-propos, par Peter Cockelbergh

Portrait de l’artiste en masochiste, par Boris Groys

  • La question philosophique
  • Le monde contemporain

Extrait

Préface, Par Peter Cockelbergh

 

Severin, Severin, speak so slightly

Severin, down on your bended knee

Taste the whip, in love not given lightly

Taste the whip, now plead for me

The Velvet Underground, Venus in Furs

 

Boris Groys ? Né à Berlin-Est en 1947, Il passe sa jeunesse à Leningrad, où il étudie la philosophie et les mathématiques. Il travaille ensuite au sein de nombreux centres de recherche, dont le célèbre Institut de linguistique structurelle et appliquée de Moscou, avant de quitter la Russie en 1981 pour l’Allemagne de l’Ouest. Après avoir assuré plusieurs postes d’enseignement et de recherche, en Allemagne aussi bien qu’aux États-Unis, il commence une thèse de philosophie à l’université de Münster. En 1994, il devient professeur d’histoire de l’art, des médias et de philosophie à Karlsruhe et, depuis 2005, il enseigne également à la New York University. À Karlsruhe, sous les auspices de cet autre grand penseur allemand, Peter Sloterdijk, Groys dirige un programme de recherche intitulé « La condition postcommuniste ». Il a par ailleurs été le commissaire de nombreuses expositions de renom (à Karlsruhe, à Vienne, à Harvard et récemment pour le pavillon russe de la Biennale de Venise). Il est publié par Suhrkamp et Carl Hanser en Allemagne, et par la prestigieuse MIT Press, ou bien Verso Books dans le monde anglo-américain. Et encore ? On peut lire partout  qu’il est l’« enfant terrible de la scène intellectuelle allemande », « brillant et tranchant comme un rasoir », « l’un des plus originaux et influents théoriciens de l’art », ou encore un « philosophe astucieux » et « provocant. »

Cependant, Boris Groys reste peu connu ou cité en France ; le lecteur français n’a qu’un accès restreint à son œuvre, Staline œuvre d’art totale et Du Nouveau (Essai d’économie culturelle), un livre d’entretiens, Politique de l’immortalité, et un ouvrage plus récent, Le Post-Scriptum communiste, alors qu’il a écrit une quinzaine d’ouvrages, tous ayant eu un fort impact sur la scène intellectuelle allemande et anglo-saxonne. La publication du Portrait de l’artiste en masochiste constitue donc un événement en soi.

Devant cette accumulation de données biographiques, Groys passerait presque pour un « historien de l’art » conventionnel. Pourtant, ses nombreux champs de recherche – philosophie, slavistique, théorie de l’art et des médias – nous invitent à une lecture décalée. Si par exemple Groys est aujourd’hui considéré un grand spécialiste de l’art des avant-gardes russes et de l’art contemporain russe, c’est parce qu’il fréquenta des artistes du « Sots Arts » (Art Socialiste) et du « Moskauer Konzeptualismus », comme Ilia Kabakov, Grisha Brushkine ou encore Boris Mikhailov. Il fut alors l’un des premiers à écrire sur leurs travaux, et le fit toujours dans des textes subversifs où l’interprétation s’enchevêtrait à la théorie de l’art et à la philosophie. Loin d’être un « historien » qui documente un phénomène artistique, Groys fait souvent parti du phénomène. Ainsi, fasciné par l’art vidéo, il conçoit une installation, accompagnée d’un essai vidéo, pour une exposition consacrée au Réalisme soviétique (2003). Puis trois autres courts-métrages suivent, réunis sous le titre Penser en boucle (Thinking in Loop). Il y a dans l’œuvre de Groys une multiplicité de perspectives, de champs et d’usages, et une volonté claire d’en transgresser les limites et les frontières, de les confondre dans l’écriture même. D’entrelacer les perspectives aussi : celle de l’observateur, de l’interprète, du théoricien, du philosophe, du producteur, du lecteur et du créateur.

Le Portrait de l’artiste en masochiste, en est d’ailleurs un très bel exemple : initialement intitulé La Muse de la culture de masse : la belle dame sans merci, cet essai fut d’abord une conférence, prononcée lors d’un colloque organisé pour une exposition de la Nouvelle galerie Graz, en Autriche : Fantôme du désir. Visions du masochisme dans l’art, au printemps 2003. Groys y fait intervenir la philosophie, l’« économie culturelle » et la théorie de l’art, mais à partir d’une lecture de La Vénus à la fourrure (1870) de Leopold von Sacher-Masoch. Dans ce roman, le protagoniste, Séverin, est tellement amoureux de la belle Wanda qu’il exige d’être traité comme son esclave – le seul moyen de la « posséder », ou d’être « possédé » sur le long terme. Richard von Krafft-Ebing se servit d’ailleurs du nom de l’auteur pour désigner une perversion sexuelle : le masochisme. Dans sa préface de L’Œil désespéré par le regard, Markos Zafiropoulos la décrit ainsi :

Sacher-Masoch a mis en forme littéraire un type spécial de perversion sexuelle dont on relèvera le caractère proprement subversif, puisque le sujet s’y présente comme totalement offert à la jouissance d’un Autre, alors que la norme sociale voudrait – du point de vue de l’utilitarisme – que le sujet ne cherche rien d’autre que son profit ou sa propre jouissance.

Groys fait ici un remarquable double usage de La Vénus. Tout d’abord, il entreprend une lecture philosophique du roman, traitant de la subversion et de l’obsession, du contrat que passe Séverin avec Wanda mais qui cible surtout la notion de durée, qu’il lie au mariage et à l’amour. Car, selon Groys, l’institution du mariage est une tentative de prolonger indéfiniment l’instant où l’on tombe amoureux de quelqu’un. Cette prolongation risque, cependant, de pétrifier l’amour plutôt que de le garder en vie. En revanche, si l’instant où l’on tombe amoureux n’est pas maintenu dans le temps, l’amour reste un phénomène passager et éphémère, car la passion ne dure pas. Groys joue ainsi avec le paradoxe de la durée, l’institution du mariage, et de l’instant, le fait de tomber amoureux. Paradoxe qu’il discerne aussi dans la philosophie, entre l’instant où une idée évidente est découverte et le long processus de son écriture. Encore plus surprenantes sont les analogies mises en œuvre par Groys dans cette lecture : il est remarquable de se servir d’un tel roman non pas pour désigner une perversion sexuelle, ou pour l’examiner sur un plan conceptuel comme le fit Gilles Deleuze, mais bien plutôt pour commenter la situation de l’art contemporain. Une situation où, justement, la durée est devenue problématique, dans la mesure où l’art semble aujourd’hui dominé par les chiffres de l’instant (ventes, nombre de visiteurs, critiques dans les médias), c’est-à-dire par ce que l’on pourrait appeler des statistiques de l’art (Kunststatistik). Voilà un rapprochement surprenant, voilà aussi un lien direct à sa pensée développée dans Le Post-Scriptum communiste, où Groys décrit notamment la manière dont le capitalisme conçoit les activités humaines en termes économiques et non plus en termes de langage. Ainsi, la force du langage serait annihilée et, avec elle, la possibilité de se révolter, car la critique et le discours de protestation seraient devenus des espaces de pensée confortables qui, eux aussi, dépendraient de leurs chiffres de vente, tout comme la chanson pop. C’est donc à un jeu de renversements et d’analogies que l’auteur joue ici.

Groys s’inscrit également dans la grande tradition des penseurs et des critiques avant-gardistes, tels Georg Lukács, Peter Bürger, Benjamin Buchloh, Arnold Gehlen, ou même Pierre Bourdieu. De plus, on ne peut guère mésestimer ici l’importance de Walter Benjamin, nettement présent dans le Portrait de l’artiste – notamment au travers de l’usage que fait Groys des notions de culture de masse et de production de l’art. Plus frappante encore est la manière avec laquelle Groys déploie ses propres notions philosophiques : quoique fondés sur le roman de Sacher-Masoch, le concept de durée [Dauer], et son lien à l’amour, ou bien le concept d’évidence [Evidenz] lui sont propres. L’évidence est définie par Kant dans la Critique de la raison pure comme une « certitude intuitive », et par le Petit Robert comme le « caractère de ce qui s’impose à l’esprit avec une telle force qu’il n’est besoin d’aucune autre preuve pour en connaître la vérité, la réalité ». L’évidence est pour Groys directement liée au paradoxe, car, selon lui, l’évidence ne peut être expérimentée que dans ce qui contredit la conformité logique. L’évidence paraît, par exemple, là où « A » n’est plus égal à « A », comme le voudrait la logique classique, c’est-à-dire là où « A » cesse d’être « A » en tant que tel et devient multiplicité, « A » et « B », « instant » et « durée », moment singulier de l’évidence de l’amour et prolongation indéfinie du mariage… Ainsi, cet essai se construit autour d’une série de paradoxes ou d’évidences et nous donne des clefs essentielles pour une lecture « masochiste » de l’art contemporain.