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Autisme et Médiation

Par Isabelle Orrado et Jean-Michel Vives

Broché (17,5 €)

Disponible sur Amazon, Fnac ou En librairie

Ebook (9,99)

Disponible ci dessous au format PDF

190 pages

En bref

Les personnes autistes présentent souvent un intérêt particulier pour un objet, un thème ou une pratique. N’est-il pas alors indispensable de considérer cette affinité comme un choix indiquant la voie à emprunter pour qu’une rencontre soit possible ? Voici notre parti pris, suivre le sujet autiste et potentialiser ses inventions, qu’elles concernent un objet à partir duquel il explore le monde, ou son rapport à la voix et à ce qu’elle transporte : le poids d’une énonciation. Ces dimensions, qu’il s’agit d’appréhender, sont essentielles pour permettre aux personnes autistes une inscription dans le champ de la parole.

Cet ouvrage ne propose donc pas un protocole de soin applicable à tous. Bien au contraire, il est une invitation à bricoler une solution pour chacun. Cette approche psychanalytique, attentive à l’extrême singularité de chaque sujet, s’attache ainsi à faire jaillir une possibilité d’être au monde.

Professeur de psychologie clinique et pathologique à l’université de Nice Sophia Antipolis, J.-M Vives est responsable du master « Psychologie clinique et médiations thérapeutiques par l’art ». Isabelle Orrado est psychologue et chargée de cours à l’Université Nice Sophia Antipolis.

Presse

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Sommaire

BRICOLER UNE SOLUTION POUR CHACUN

1.
DU TRANSI AU TRANSIT : UNE MISE EN MOUVEMENT DE L’OBJET AUTISTIQUE

I.
LÉO : DE LA MÉLOPÉE À L’ESQUISSE D’UNE PAROLE
• C’est à quel sujet ?
• Léo et le petit train du signifiant

II.
DE L’ITÉRATION À LA MISE EN CIRCUIT : LA QUESTION DE L’OBJET
• Stéréotypie : une logique de réitération
• Pourquoi orienter le travail à partir de l’objet sélectionné par l’enfant ?

III.
L’ACCUEIL DE LA SINGULARITÉ DANS UNE PRISE EN CHARGE DE GROUPE
• Baptiste : offrir un castelet à la jouissance
• Le groupe thérapeutique et la dynamique de troupe

2.
« LES AUTISTES S’ENTENDENT EUX-MÊMES »

I.
LA VOIX COMME OBJET ET LES STRATÉGIES D’ANNULATION DU TIMBRE
• Objet voix, voix sonorisée, voix oralisée
• Le timbre : réel de la voix oralisée
• Quand la voix ne se sonorise pas
• La voix détimbrée ou la tentation de la machine
• Des fixateurs de timbres : la voix machinique et la voix enregistrée

II.
ÉTOUFFEMENT DU TIMBRE : (SE) TROUVER UNE VOIX POUR
PARLER
• La voix chantonnée : une sonorisation sans adresse
• L’écholalie : un dire autistique
• Créer une couverture sonore pour faire exister une voix

III.
L’AUTISTE ET LA MUSIQUE : UNE RENCONTRE SOUVENT RÉUSSIE
• La musique : une adresse sans assignation
• (Se faire) une signature musicale

SE BRICOLER UNE SIGNATURE

Extrait

BRICOLER UNE SOLUTION POUR CHACUN

La prise en charge des personnes souffrant d’autisme(s) a été ces dernières années le champ d’un combat théorique et idéologique extrêmement violent qui a pu aller, en France, jusqu’à une proposition de loi visant à interdire l’accompagnement psychanalytique. La voie préconisée étant alors celle offerte par les approches cognitivistes centrées sur une intervention éducative, comportementale et développementale, là où l’approche d’orientation analytique, sans dénier l’importance de l’attention accordée à ces dimensions, s’attache à faire jaillir une possibilité d’être au monde, attentive à l’extrême singularité de chaque personne.

Laissons là ce combat – même s’il est encore d’une brûlante actualité – et intéressons-nous, en cliniciens, à une caractéristique centrale du fonctionnement autistique, d’ailleurs repérée par l’ensemble des courants théoriques : les intérêts exclusifs. Régulièrement, les personnes autistes témoignent d’une fixation à un objet ou un champ de connaissance : musique, dessin, astronomie, horaires et destinations des trains, dessins animés, roue d’une petite voiture, ficelle ou bâton… Notre approche propose de considérer cet objet élu comme un objet de médiation offrant la possibilité de créer un point de contact entre l’enfant et le clinicien. Si l’objet autistique est un objet transi, figé – ce qui le différencie immédiatement de l’objet transitionnel – nous faisons le pari que le considérer comme objet de médiation introduit un décalage qui peut le faire advenir comme objet de transit impliquant une mise en circulation. Prendre en compte l’intérêt spécifique de l’enfant devient alors essentiel. Nous ne proposons donc pas au lecteur de cet ouvrage un protocole de soin applicable à tous. Bien au contraire, nous l’invitons plutôt à bricoler une solution pour chacun. Solution qui, s’appuyant sur la singularité d’un choix, ouvre la possibilité d’une rencontre.

L’idée de bricolage pourrait paraître a priori peu reluisante en ce qu’elle transporte l’idée de quelque chose de peu abouti faite avec les moyens du bord. L’étymologie et l’histoire du mot témoignent assez de cette dimension. En 1480, bricoler, a le sens d’« aller par-ci, par-là » (Sottie des Vigiles de Triboulet) impliquant l’idée d’une errance plus ou moins orientée. En 1611 bricoler est « jouer en utilisant la bande » (au jeu de paume, au billard) d’où, en 1616, « ricocher » (en parlant d’une balle, d’une bille). Cette seconde acception nous intéresse particulièrement en ce qu’elle implique un artifice comme le note Corneille en 1634 en employant bricoler dans le sens de « manœuvrer par des moyens détournés ». Nous verrons combien cette question est essentielle dans la clinique de l’autisme. L’« utilisation de la bande » se révèle être le plus souvent une manœuvre nécessaire pour établir une adresse non directe avec une personne autiste. Bricoler s’impose donc.

C’est au XIXe siècle que ce terme prend la signification d’« exécuter de menues besognes. » Nous découvrons ici la dimension modeste des moyens utilisés dans le bricolage, ce qui n’exclut en rien une réelle efficacité concernant ses effets. Au XXe siècle, le sens se précise et se stabilise en : « réparer quelque chose, l’arranger ingénieusement, tant bien que mal. » Deux idées apparaissant ici nous intéressent particulièrement : l’ingéniosité qui implique un esprit inventif apportant des solutions appropriées à une situation et tant bien que mal qui ouvre sur les dimensions d’incertitude et de recherche. Tout est condensé ici de ce que nous nommons une pratique clinique médiatisée par l’art, et particulièrement auprès des autistes : trouvaille et expérimentation. Claude Lévi-Strauss dans La Pensée Sauvage nous offre une définition du bricolage qui pourra nous guider tout au long de cet ouvrage :

Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils, conçus et procurés à la mesure de son projet : son univers instrumental est clos, et la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les “moyens du bord”, c’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l’ensemble n’est pas en rapport avec le projet du moment, ni d’ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. L’ensemble des moyens du bricoleur n’est donc pas définissable par un projet (ce qui supposerait d’ailleurs, comme chez l’ingénieur, l’existence d’autant d’ensembles instrumentaux que de genres de projets, au moins en théorie) ; il se définit seulement par son instrumentalité, autrement dit et pour employer le langage même du bricoleur, parce que les éléments sont recueillis ou conservés en vertu du principe que “ça peut toujours servir”. […] Or, le propre de la pensée mythique, comme du bricolage sur le plan pratique, est d’élaborer des ensembles structurés, non pas directement avec d’autres ensembles structurés, mais en utilisant des résidus et des débris d’événements : “odds and ends”, dirait l’anglais, ou, en français, des bribes et des morceaux, témoins fossiles de l’histoire d’un individu ou d’une société […]