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Les nomades n’existent que parce qu’il reste des sédentaires

Oui, il y a effectivement un gène qui s’appelle DRD4-7R, présent chez 20 % de la population et parfois surnommé le « gène du voyageur ». Et quand on regarde l’histoire de Sapiens, on se rend bien compte que le déplacement est un aspect central de son existence

Qu’on se le dise, vous avez déjà rêvé au moins mille fois de tout plaquer, de vous évader de votre quotidien morne, de faire un doigt à votre open space et de prendre la route pour donner – enfin – du sens à votre vie. Sauf que certains l’ont fait. Pour de vrai. Et ce sont ces voyageurs d’un nouveau genre que Maxime Brousse a décidé de suivre, au jour le jour. Dans son premier ouvrage, Les Nouveaux Nomades : Toujours ailleurs, partout chez euxil porte un regard neuf et critique sur la grande famille des Vanlifers, « tinistes » et autres digital nomads. Quelles sont leurs aspirations ? Pourquoi partir là, maintenant, tout de suite ? Comment aménager son van ? Comment travailler en voyage ? Fruit d’une longue enquête, son travail ne se contente pas de décrypter le dernier phénomène à la mode : il s’interroge avant tout sur ce que ces parcours racontent, en creux, de nos vies de sédentaires contrariés. Rencontre avec Maxime, qui déboulonne avec nous les clichés et les mythes sur le nomadisme 2.0.

Dans ton livre, tu dis que le voyage est inscrit dans nos gênes d’homo sapiens. C’est un retour à notre vraie nature, de choisir son van, l’aménager, partir ou bien construire une Tiny House ?

Haha. Oui, il y a effectivement un gène qui s’appelle DRD4-7R, présent chez 20 % de la population et parfois surnommé le « gène du voyageur ». Et quand on regarde l’histoire de Sapiens, on se rend bien compte que le déplacement est un aspect central de son existence – on est la seule espèce qui s’est répandue sur toute la surface du globe et à une telle vitesse.

Il y a effectivement un gène qui s’appelle DRD4-7R, présent chez 20 % de la population et parfois surnommé le « gène du voyageur »

Mais bon, de là à trancher la question de la « vraie nature » de l’homme… En tous cas, ce qui est certain, c’est qu’on arrive justement à un moment de notre histoire où on accepte la multiplicité de la « nature humaine ». Les travaux des anthropologues, des philosophes et même des préhistoriens montrent que les humains sont multiples, leur nature et leur destinée aussi. Quant au nomadisme, il faut bien garder à l’esprit qu’il n’existe que par rapport à la sédentarité. Les deux modes d’existence cohabitent toujours, et sont en contact !

Vagabonds, hippies, « punk à chiens » : chaque époque semble avoir connu ses nomades en fin de compte. En quoi les aménageurs de van, les « tinistes » ou autres digital nomads sont-ils différents de leurs ancêtres selon toi ?

Oui c’est vrai, on se rend compte qu’en fait, il y a toujours eu des nomades dans nos sociétés et a toutes époques. Mais en général, ceux-ci vivaient dans les marges, et y restaient. Qu’on pense aux hobos, qui parcouraient les États-Unis en trains de fret ou aux travelers et aux « punks à chiens », il s’agit toujours de collectifs qui échappent un peu à la norme — et ce sont généralement des populations précaires. Avec les « nouveaux nomades » dont je parle dans ce livre, c’est l’inverse : ceux-ci sont même plutôt bien vus par les sédentaires. Ils font envie, on rêverait de faire comme eux, on vante leur courage d’avoir quitté une vie « normale »… Même quand on les critique, c’est avec une pointe de jalousie. Pour moi, ces voyageurs-là sont bien vus, tout simplement parce qu’ils ressemblent énormément aux sédentaires et à la culture dominante, dont ils sont souvent issus : ils ont fait des études d’architecture ou de marketing, maitrisent les codes des réseaux sociaux et de la communication et ne portent pas de discours critique sur la société.

Tu parles également d’une certaine désillusion vis-à-vis de l’avenir – en mode « on va tous crever dans dix ans ». « Carpe diem », c’est un peu leur philosophie ? 

En fait, au bout d’un moment, j’en suis venu à considérer de nombreux nomades, aménageurs de vans ou autres, que j’ai interrogés comme des « hédonistes angoissés ». Dans leur discours, il y a certaines choses qui revenaient souvent : le fait de profiter de la vie dès maintenant, sans attendre la retraite ; l’envie de liberté, d’évasion, de vivre des expériences… Donc un vrai côté « carpe diem », éclatons-nous et on verra où ça nous mène.

Dans leur discours, il y a certaines choses qui revenaient souvent : le fait de profiter de la vie dès maintenant, sans attendre la retraite ; l’envie de liberté, d’évasion, de vivre des expériences…

Mais je me suis rendu compte que cette envie de profiter maintenant reflétait une angoisse face à l’avenir. Et je les comprends : on est la première génération à qui on a répété en boucle qu’on vivrait moins bien que nos parents. Et chaque jour, l’actualité semble nous rappeler toute la part de vérité de cette affirmation ! Face à ce futur peu réjouissant, les nouveaux nomades préfèrent donc profiter autant que possible, sans attendre.

Le cliché du type ou de la fille qui plaque tout du jour au lendemain, pour s’acheter un van ou un billet d’avion et prendre la route : c’est un peu vrai ?

Non ! Enfin, j’imagine que certaines personnes sont parties sur un coup de tête, mais chez ceux que j’ai rencontrés, le nomadisme était toujours une décision mûrement réfléchie. Ne serait-ce que parce qu’il faut quand même un peu d’économies pour se lancer ! Pour les digital nomads, il faut pouvoir se payer un premier billet d’avion et avoir de quoi subsister quelques semaines dans le pays où on veut s’installer, et donc pouvoir déjà compter sur quelques clients réguliers. Pour les « tinistes », il faut construire sa maison, ce qui prend plusieurs mois et coûte plusieurs milliers d’euros. C’est un peu la même chose pour les vanlifers, qui passent des mois à choisir le van de leur rêve, et consacrent beaucoup d’énergie à le rénover. Tout ça prend donc du temps même si, c’est vrai, l’envie de tout plaquer surgit souvent d’un seul coup, et s’impose comme une évidence.

choisir son van

Vanlife et tiny house et nomadisme digital semblent être un truc de mec blanc hétéro, si on se fie à Instagram. Est-ce que tu as remarqué ça lors de tes rencontres I. R. L. ?

Oui ! C’est la cata, je n’ai parlé qu’avec des Blancs hétéros ! Mais pas uniquement des hommes : beaucoup étaient en couple. Est-ce moi qui a été aveugle à la diversité de ces nouveaux nomades ? je ne crois pas. D’ailleurs aux États-Unis, des collectifs commencent à émerger, pour revendiquer une vanlife moins blanche.

D’ailleurs aux États-Unis, des collectifs commencent à émerger, pour revendiquer une vanlife moins blanche.

Il me semble quand même que les communautés de digital nomads sont moins uniformes que celles des « tinistes » ou des vanlifers, sans doute parce qu’ils s’installent dans des pays en développement, et qu’ils mettent davantage l’accent sur la réussite financière ou le fait de s’en sortir ce qui sont des valeurs largement partagées dans toutes les classes sociales, alors que vanlife et tiny houses parlent plutôt à des personnes en quête de sens, de spiritualité, des valeurs davantage CSP+ …

Dans ton livre, tu es assez critique vis-à-vis des digital nomads, pourquoi ?

Oui, c’est vrai. Parce que par certains aspects, ils représentent la continuation du pire de notre monde. Sans le réaliser, ils colportent parfois un discours qu’ils croient utopique, mais qui ressemble quand même franchement à un épisode de Black Mirror. C’est un monde entièrement marchand, tenté par le transhumanisme, qui imagine un avenir « sans racisme parce que la notion de race aurait disparu » au profit d’un métissage généralisé, fait de villes ultramodernes parfaitement adaptées à leurs besoins… Ils ne réalisent pas ce que cette vision implique de servitude pour tout un tas d’autres personnes.

C’est écolo, être un nomade 2.0, que ce soit en van ou en tiny house ?

Oui et non. Oui, dans le sens où tous ces nouveaux nomades consomment moins de vêtements et ne s’encombrent pas d’objets superflus. Non, parce qu’ils prennent l’avion en permanence, travaillent dans des secteurs peu respectueux de l’environnement ou brûlent beaucoup d’essence. Mais c’est aussi un faux procès : comme beaucoup de sédentaires, les nouveaux nomades sont sensibilisés à ces sujets, même s’ils n’ont pas encore trouvé la meilleure manière d’y répondre… au-delà de quelques gestes simples de la vie de tous les jours.

Est-ce que le modèle économique du nouveau nomadisme, c’est celui de la ruée vers l’or – c’est à dire que seuls ceux qui vendent des pelles s’enrichissent ?

Pour moi, c’est surtout vrai pour les digital nomads. Dans cette communauté, on trouve des dizaines de cours payants pour devenir un nomade digital, des conférences payantes, de voyages couteux qui leur sont proposés… À tel point que ça prend des allures de véritable pyramide de Ponzi — surtout à Chiang Maï, en Thaïlande, d’après certains.

partir à Chiang mai

Pour les autres, certains vanlifers touchent des revenus en tant qu’influenceurs sur les réseaux, mais c’est souvent complémentaire, et en général, ils ne vendent pas leur nomadisme comme un rêve à portée de main.

Propos recueillis par Clara Leroy

Pour en savoir plus : Les Nouveau Nomades, Toujours ailleurs, partout chez eux