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Vous prendrez bien un Dernier Brunch avant la fin du Monde ?

Il y a le monde « d’avant », le monde « d’après » et, entre les deux, la sortie de Dernier Brunch avant la Fin du Monde. Qui aurait cru que « le yoga sur Instagram », « Netflix », ou encore « l’aspirateur à clitoris » prendraient une telle place dans nos vies ? Si les insomnies rythment vos nuits et les flashs info pandémies vos journées, ces chroniques réjouissantes pourrait arriver à point nommé. Entretien avec Floriane Zaslavsky et Célia Héron, post-confinées à Paris et Lausanne et auteures de ce Dernier Brunch, à paraître le 18 juin.

Pourquoi vous placer sous le signe des Mythologies de Roland Barthes ?

Tout est parti d’un samedi soir de solitude et d’errance sur YouTube. Une fois n’est pas coutume, nous avions commencé à discuter d’une interview de Roland Barthes, dénichée sur le site de l’INA, où il revenait sur l’écriture de ses Mythologies. Cet entretien nous a donné envie de nous replonger dans ce texte que nous n’avions pas ouvert depuis nos premières années d’études et de réfléchir aux mythologies qui structurent aujourd’hui notre société.

Barthes Roland amour

Du yoga sur Instagram à l’avocado toasts en passant par le running, quels concepts, quels objets sont devenus « mythologiques » de nos jours ? Pour l’écriture du livre, on s’est ensuite assez vite éloignées de la démarche initiale du maître, parce que n’est pas Roland Barthes qui veut – et certainement pas nous, dont une partie non négligeable du temps est dévolue à errer sans but sur internet.

La France d’OSS 117 a-t-elle encore quelque chose à voir avec notre époque ?

Comme nous n’avons pas cinq heures et quatre copies doubles pour répondre décemment à cette question, donnons une réponse simple : oui, mais en fait non. Des invariants demeurent, comme un certain goût pour les discussions de comptoirs et un bon verre de rouge – qu’il est désormais de bon ton de commander naturel et sans sulfite. Certains grands axes structurants, en termes de clivages politiques et de classes ont évolués, mais ces fameuses « mythologies » restent d’une grande acuité.

 

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Si l’on se penche sur la façon dont Roland Barthes a construit son inventaire, on peut observer plusieurs dynamiques. D’abord, il y a la façon dont ces mythes se sont construits et ont été diffusés. Dans les années 1950, la presse à grand tirage, les écrans de cinéma et de télévision en étaient les grands vecteurs. Aujourd’hui les écrans d’ordinateur et de téléphone ont largement pris le pas. Il y a une désintermédiation des discours publics et des paroles qui contribuent à construire ces imaginaires. On participe de plus en plus, à notre échelle, à la mise en scène générale de ce à quoi nous devrions collectivement aspirer.

Ensuite, il y a la nature de ces mythes. On peut les classer en grandes familles, qui sont à peu près les mêmes aujourd’hui : la consommation, la culture, la célébrité, le sport ou la nourriture, bref tout ce qui continue de rythmer nos vies actuelles… Mais, quand on rentre dans le détail, on voit qu’il s’agit désormais d’objets qui participent d’un grand référentiel valable dans à peu près n’importe quel aéroport du monde… Les mythes révélateurs de « francité », comme le steak frites ou la dernière Citroën l’étaient, sont de fait quasi absents de notre livre.

Enfin, on peut relever, avec bonheur, que des livres sont encore publiés pour tâcher de décortiquer tout ça – et, avec effroi, qu’ils ne sont plus écrits par Roland Barthes, mais par nous. Est-ce réellement une bonne nouvelle ?

 

Pour Barthes, on pouvait « faire d’un sarcasme la condition de la vérité » : faire rire les gens, c’est un geste philosophique ?

Un « geste philosophique », c’est une démarche de réflexion critique et de questionnement sur le monde par « amour de la sagesse ». Le sarcasme et plus spécifiquement tourner en dérision une situation absurde, voire l’autodérision, peuvent nous permettre de nous en détacher temporairement, de prendre un peu de recul et de l’analyser.

Un exemple d’une affligeante banalité : peut-être possédez-vous des tote bags, ces sacs en tissus, accumulés « au cas où », « pour des raisons écologiques », ou simplement parce qu’au fond, votre sac à l’effigie de Jacques Chirac période flanelle et lunettes écailles est un marqueur du cool. Peut-être avez-vous même un « sac à sacs » pour les ranger, et que vous êtes sur le point d’en remplir un deuxième, jusqu’à ce que votre entrée se transforme elle-même en pièce à sacs.

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Qu’est-ce que notre attachement aux messages diffusés par ces bouts de toile raconte du rapport que nous entretenons à notre image, jusque dans les allées d’un supermarché ? Le fait qu’ils fassent le tour du monde avant d’arriver chez nous éclaire-t-il nos incohérences ? L’humour permet de décortiquer nos attitudes en dédramatisant nos petites manies, nos anxiétés et nos failles.

Est-ce qu’il est plus facile de se moquer des travers des CSP+ quand on en fait soi-même partie ?

Clairement. En faisant partie intégrante du groupe analysé, on peut observer les us et coutumes de ses proches, s’en offusquer, avant de comprendre qu’on fait exactement la même chose. C’est un peu comme critiquer sa propre famille (avec moins de gêne immédiate, puisque aucune ligne de ce livre n’a été formulée ivre, un soir de Noël). L’inconvénient, c’est qu’on en rate forcément plein de choses qui offusquent tous les autres, sauf nous… et le jour où on en prendra conscience, on aura sans doute très envie de se flageller aux orties.

Si on devait retenir une seule chose de l’œuvre de Roland Barthes, ce serait quoi ?

Plus qu’un concept ou une idée particulière, ce serait son approche du savoir, sa façon de le construire et de le transmettre. Rien qu’en ouvrant les Mythologies, on se dit que toutes les choses apparemment banales peuvent être sources de réflexion : il n’y a pas de petit sujet.

Aussi, il nourrissait un rapport à l’enseignement très anti-universitaire, porté sur la discussion et l’échange. On retrouve cette dimension originale dans la façon qu’il avait de réfléchir et d’écrire par fragments. Ces textes courts, juxtaposés, ont servi un principe clé de son travail : la nuance. Quand on ouvre un de ses livres, on se trouve face à un grand nuancier, à l’opposé des démonstrations définitives et des gros sabots de la pensée – ce qui fait toujours du bien.

Quand on ouvre un de ses livres, on se trouve face à un grand nuancier, à l’opposé des démonstrations définitives et des gros sabots de la pensée – ce qui fait toujours du bien.

Maintenant, si on devait choisir un seul de ses textes, ce serait peut-être « L’Attente » dans Fragments d’un Discours Amoureux. Chaque personne ayant attendu plus de dix minutes un rencard dans un bar, tout en tâchant de se donner une contenance malgré un estomac noué et des mains moites, se reconnaîtra.

À quel objet décerneriez-vous le prix de la pire innovation de ces dernières années ?

Le selfie-stick. Il incarne le Mal à lui tout seul : l’omniprésence de la technologie dans nos vies ; l’importance que nous accordons à notre propre représentation en ligne ; la difficulté que nous éprouvons à découvrir un lieu sans penser immédiatement à sa médiatisation ou à son immortalisation numérique ; l’illusion de lien social vers laquelle on cherche à tendre quand on recadre une photo pour ne pas montrer qu’elle a été prise par nous-même (c’est arrivé aux meilleurs d’entre nous), l’achat de futilités commandées en ligne et fabriquées à l’autre bout du monde…

selfie stick

Il aurait clairement mérité sa place dans ce recueil si nous n’avions pas consacré le peu d’heures de sommeil précédant la date de remise de notre manuscrit à regarder en boucle des loutres se lécher la fourrure sur Instagram.

Quelles seront, d’après vous, les mythologies du « grand confinement » ?

Un tas de choses qui faisaient déjà partie de notre quotidien ont pris une importance nouvelle : Binge-watcher sur Netflix ou assimilé, swiper sur les applis de rencontre, regarder des heures de cours de Yoga… Mais surtout, très vite, on a vu émerger de nouvelles figures, celles des médecins héroïques par exemple ou celle, finalement assez classique, de « l’homme providentiel » à contre-courant et fort en gueule – on peut d’ailleurs se demander ce que Barthes aurait pensé de toutes de l’imaginaire qu’aura généré le professeur Raoult.

Propos recueillis par Johann Visentini

Pour aller plus loin : Dernier Brunch avant la fin du Monde