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Les « petits blancs » sous pression

Depuis trois ans, de jeunes Français s’exilent les uns après les autres dans les pays de l’Est, dans le but de régénérer la « race blanche ».

Sommes-nous tous devenus identitaires ? Avec 64 % des Français qui ne se sentent « plus chez eux comme avant », la question n’est pas seulement rhétorique. Le grand remplacement s’est invité dans nos discussions, à table, au boulot, à la télé. Mais qui sont les « grand-remplacés » ? Comment leurs idées sont-elles entrées dans nos têtes ? Paul Conge a mené une enquête de longue haleine avec la nouvelle génération de la droite radicale, ceux qui recrutent sur les rings de boxe, les forums de gamers, de coaching en séduction ou les sites de pseudosciences. Rencontre avec l’auteur des Grands-remplacés, Enquête sur une fracture française, qui revient avec nous sur les moments forts de son investigation.

Qu’est-ce qui a déclenché ton enquête ?

Plusieurs choses étonnantes. Autour de moi, je voyais des amis, de mon milieu social, pas du tout d’extrême droite, qui devenaient tout à coup fans de youtubeurs nationalistes hyper-virulents, d’autres qui me citaient Alain Soral mot pour mot. Et puis, lors de reportages, je suis tombé sur des profils politiques curieux, par exemple pro-GPA et anti-immigration, néolibéral et nationaliste blanc… Je me suis demandé d’où venaient toutes ces perspectives pour le moins contre-intuitives. Il me semble que de nos jours, les jeunes forgent leur culture politique sur Internet. Là-dessus, les socialisations se croisent, s’enchevêtrent, et au contact d’idéologues bien organisés, certains finissent par adopter des positions toujours plus autoritaires, plus antiféministes, plus identitaires. Ce sont en fait des pans entiers de la société qui se perméabilisent à des idées de droite radicale. Cette enquête tente de montrer que ce phénomène ne sort pas du néant, que ces adhésions sont souvent le fruit d’un travail acharné, que ce soit sur le terrain, ou sur Internet.

C’est quoi le truc le plus fou qui t’aies marqué ?

J’ai fait une découverte qui m’a estomaquée. Depuis trois ans, de jeunes Français s’exilent les uns après les autres dans les pays de l’Est, dans le but de régénérer la « race blanche ». Ils se regroupent, cherchent un travail, une femme et vont joyeusement ensemencer les communautés blanches de demain… pour peut-être, un jour, prendre le pouvoir ! Ce « projet blanc mondial » bien frappé est signé Suavelos. C’est une confrérie qui a déjà tissé un solide réseau sur place. J’ai pu interroger plusieurs de ces « frères » et « sœurs », en Roumanie, en Hongrie ou en Ukraine et comprendre qu’il ne s’agit pas juste de marginaux : ils sont plus de 100, presque 200 selon un de leurs leaders. Inimaginable : il existe des nationalistes qui haïssent à ce point le nouveau visage de la France, qu’ils abandonnent leurs familles, leurs amis, leurs racines… jusqu’à contredire leurs discours traditionnels sur l’attachement à la patrie.

Le « grand-remplacé », c’est un malade imaginaire ?

Les grand-remplacés, ce sont des Français intimement persuadés que le grand remplacement est une réalité, et qu’ils en souffrent. Il y a, d’un côté, les prosélytes qui diffusent cette théorie selon laquelle la population française est en voie d’être supplantée par des populations immigrées. Et de l’autre, leur public. Il représente, selon les sondages, entre 24% et 48% de la population. Ce qui fait un certain nombre d’hypocondriaques… Comment l’expliquer ? Sûrement par le fait que les enfants des banlieues et du périurbain – les fameux « petits Blancs » – voient leur environnement et leur voisinage changer : arrivée de nouvelles familles immigrées, fast-food halal, salles de prières, impressions de favoritisme vis-à-vis de ces populations… La société multiculturelle entraîne de changements visibles dans leur quotidien et, sur fond de décrochage social, de baisse des niveaux de vie, le fait migratoire n’est pas toujours merveilleusement bien accueilli. Quand je croise à Forbach, Stéphanie, femme de ménage au chômage à 640 euros par mois, elle m’explique que l’arrivée d’immigrés, de « racailles » ou de « cassos » dégrade son quartier de toujours, le Wiesberg. Et elle associe l’immigration au déclassement. C’est assez révélateur et c’est le miroir déformant de difficultés réelles. Le grand-remplacé est un malade imaginaire, dans la mesure où le grand remplacement est une ânerie. Mais la souffrance sociale qui l’habite n’a rien d’irréel. Elle entraîne de la défiance envers ceux d’en bas et ceux d’en haut, des réactions racistes, un refuge dans l’entre-soi.

Sur fond de décrochage social, de baisse des niveaux de vie, le fait migratoire n’est pas toujours merveilleusement bien accueilli.

Qu’est-ce qui différencie Papacito, Raptor, Obertone et toute cette nouvelle génération de l’ancienne droite radicale ?

La nouvelle génération dispose de ressources que n’avaient pas ses aînés : des moyens de frapper en meute sur Internet – raids, astroturfing – des chaînes YouTube et des pages Facebook boostées par des algorithmes qui leur donnent de la visibilité, des nouveaux médias adaptés aux jeunes, des influenceurs talentueux, des maisons d’édition et une presse plus conciliante… Mais en vérité tout a changé. Leur vision, leur méthode. Ils mènent un « combat culturel », une bataille des idées, inspirés par le philosophe italien Antonio Gramsci. Ils s’attellent à déringardiser leur famille politique, à imprégner le sens commun, à captiver un auditoire de plus en plus large et si possible très jeune.

 

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Papacito pour les éditions Ring

 

 

Ils mènent un « combat culturel », une bataille des idées, inspirés par le philosophe italien Antonio Gramsci.

Dans une époque tout-numérique, le déplacement de l’attention de nos contemporains sur le Web et les réseaux sociaux, où ils étaient installés bien avant les autres, leur a conféré un avantage décisif sur leurs adversaires. Ils bénéficient, en outre, d’un contexte politique favorable – y compris en Europe et dans le reste du monde – et pratiquent un entrisme agressif dans les secteurs qu’ils jugent porteurs : communautés de gamers, coaching en séduction et en développement personnel, sciences alternatives…

L’extrême droite recrute vraiment sur Fortnite ?

C’est dingue… et pourtant c’est vrai. J’ai pu suivre à la trace des sympathisants d’organisations qui hameçonnent, en pleine partie, des gamers qui n’avaient rien demandé à personne. Ils les abordent à coups de trolling, d’humour noir et tentent de les attirer dans leurs espaces de discussion. Par moments, ils ont ce petit côté Témoins de Jéhova qui mettent le pied dans la porte… Mais ça marche. Peut-être parce que dans le jeu vidéo, la pensée identitaire, les grandes figures de la dissidence – Soral, Lesquen, Conversano – font un peu partie du paysage, fondues dans une culture LOL gameuse née sur les forums de jeuxvideo.com. Les recruteurs, je le montre assez largement, se concentrent aussi beaucoup sur certaines forteresses de communautés de joueurs – des forums comme Avenoel, des tchats ou des salons Discord.

Dans ton enquête, tu parles de « liaisons incestueuses » entre la droite radicale et certains gourous de la pseudo-science : qui infiltre qui ?

Il faut voir que leurs discours et leurs publics s’imbriquent extrêmement bien : les minorités scientifiques et politiques ont beaucoup à se dire. J’ai suivi le chef d’une communauté de fans de sciences alternatives, qui assène à ses ouailles que les pyramides n’ont pas été construites par les Égyptiens, mais par des peuplades ancestrales – sûrement de race supérieure – entre mille autres énoncés saugrenus. Eh bien, ce Monsieur a longtemps tenu tribune à Égalité & Réconciliation, le mouvement de Soral. Chose incroyable, son film La Révélation des Pyramides, diffusé par RMC Découverte et Planète+, a été vu plus de 90 millions de fois ! J’ai découvert, de façon plus surprenante, que certains cadres (ou anciens cadres) du RN apprécient tout particulièrement ce genre de travaux. Plus généralement si les droites radicales captent à leur profit certains pseudo-scientifiques, c’est parce qu’ils servent à accréditer certaines de leurs théories conspirationnistes. C’est un cheval de Troie.

La révelation des pyramides film youtube
La révelation des pyramides

C’est dangereux pour la santé d’enquêter sur la droite radicale ?

On ne va pas se mentir : ce n’est pas exactement le genre de mouvance sur laquelle on peut travailler dans une sérénité absolue. Essayez de passer une soirée en compagnie de 15 motards skinhead, dans un club ultra-glauque, au fin fond d’une zone industrielle, et vous comprendrez très vite !

Plus généralement si les droites radicales captent à leur profit certains pseudo-scientifiques, c’est parce qu’ils servent à accréditer certaines de leurs théories conspirationnistes. C’est un cheval de Troie.

C’est un terrain ardu, un public vraiment pas facile. Ce qui unit tous ces groupes étudiés dans Les Grand-Remplacés, c’est quand même une immense détestation des journalistes. On m’a tout fait : refus systématiques, questions insistantes sur mes intentions, contre-enregistrements, insultes… Mais avec certains, il faut reconnaître que le courant est bien passé, par exemple avec les militants de l’Action française. Et puis, quand on se fait refuser des accès, il faut donner de sa personne, se créer de fausses identités numériques, assister discrètement à des événements et prier pour ne pas être reconnu. Mais si on met de côté le (faible) risque d’ecchymoses, le principal danger, à mon avis, c’est pour la santé mentale. À force de s’infliger leurs chaînes Telegram, leurs forums, leurs chats, leurs réunions vocales sur Discord ou leurs raouts, on se dit parfois qu’on va vriller. Il faut se désintoxiquer. Pendant l’enquête, des amis me charriaient en disant que j’allais faire un syndrome de Stockholm, ou mon coming out facho… heureusement il n’y avait pas de risque.

Propos recueillis par Johann Visentini

 

Pour en savoir plus : Les Grand-remplacés, Enquête sur une fracture française