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L’Invention de l’anniversaire

Par Jean-Claude Schmitt

Broché (14,90 €)

Disponible sur Amazon, Fnac ou En librairie

180 pages

En bref

Depuis quand fêtons-nous notre anniversaire ?
La question n’a guère intéressé les historiens jusqu’à aujourd’hui. Pourtant elle ouvre des aperçus féconds sur l’évolution des rythmes de la vie humaine. Au Moyen Âge, où l’on se préoccupait surtout du jour de la mort des individus, s’est effectué un retournement lourd de conséquences : l’anniversarium funéraire est devenu ce que l’on appelait alors la « natalité ». Textes et images permettent de suivre le lent établissement de la pratique de l’anniversaire et sa dissémination, d’abord dans les milieux aristocratiques, puis dans la bourgeoisie du XIXe siècle et enfin dans les milieux populaires. Ce livre invite le lecteur à découvrir l’histoire surprenante et le caractère finalement très tardif de ce rituel qu’est l’anniversaire de notre naissance.

Historien spécialiste de l’anthropologie historique, Jean-Claude Schmitt est directeur d’études à l’EHESS. Médaille d’argent du CNRS, il a enseigné dans les plus grandes universités américaines et européennes. Il a publié Les Rythmes au Moyen Âge chez Gallimard, 2016. Ses ouvrages sont traduits dans plus d’une quinzaine de langues. Il dirige la collection Oblique/s chez Arkhê.

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Extrait

Avant-propos

Depuis quand fêtons-nous l’anniversaire de notre naissance ? La question a dû paraître suffisamment anecdotique aux historiens pour qu’ils ne l’aient jamais posée, ou peu s’en faut. Ce livre invite le lecteur à découvrir, non sans étonnement, le caractère tardif de la célébration de l’anniversaire de la naissance. Au point de départ de l’enquête, on trouve un document étonnant, «l’autobiographie vestimentaire» de Matthäus Schwarz.

Au début du XVIe siècle, ce bourgeois d’Augsbourg, directeur financier de la célèbre firme commerciale des Fugger, a reconstitué, à partir de son 23e anniversaire, par le texte et l’image, toute son existence depuis sa naissance, puis il a continué de décrire, au fil des ans, les changements de son apparence vestimentaire. Or, l’anniversaire de sa naissance est souvent la cause de ces notations et de ces images. Mais pareille préoccupation est encore exceptionnelle à la Renaissance, bien qu’elle ne soit pas sans précédent depuis la fin du XIIIe siècle. Marco Polo la découvrit avec surprise chez le Grand Khan et une miniature plus tardive nous restitue cette célébration fastueuse. Au XIVe siècle, les rois de France, tel Charles V, se soucient du jour et de l’heure de leur naissance à des fins astrologiques et livrent à cette occasion commentaires et images d’horoscopes. Ainsi le Moyen Âge, qui était traditionnellement peu soucieux du jour de la naissance et de l’âge exact des individus, mais se préoccupait au contraire du jour de leur mort, a effectué progressivement un retournement lourd de conséquences de la mort vers la vie, de l’anniversarium funéraire vers ce que les textes d’époque nomment – d’un vieux nom romain – la « natalité ». Nous retraçons ici le lent établissement de la pratique de l’anniversaire, de ses rites –compliments, chansonnette, friandises, cadeaux, bougies – notamment dans les milieux aristocratiques de l’époque moderne, la bourgeoisie du XIXe siècle et enfin, mais pas avant le XXe siècle semble-t-il, dans les milieux populaires. L’histoire de l’anniversaire appartient naturellement à la «longue durée» et il faut attendre les 53 bougies du gâteau d’anniversaire de Goethe en 1802 pour assister véritablement à l’invention de l’anniversaire à peu près tel que nous le connaissons aujourd’hui.

Introduction

Le rythme de la vie collective domine et embrasse les rythmes variés de toutes les vies élémentaires dont il résulte ; par suite, le temps qui l’exprime domine et embrasse toutes les durées particulières », écrivait Émile Durkheim en conclusion aux Formes élémentaires de la vie religieuse (1912) ; et il précisait : « c’est le rythme de la vie sociale qui est à la base de la catégorie de temps » 1.

Il faisait écho à Marcel Mauss qui, dans son Étude sommaire de la catégorie du temps dans la religion et la magie (dont la première édition remonte à 1909), observait que «le calendrier n’a pas pour objet de mesurer, mais de rythmer le temps» 2. «Rythmer le temps» : l’Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimos avait montré en effet, dès 1904-1905, que l’alternance de l’hiver et de l’été déterminait pour les populations du Grand Nord l’alternance de deux formes différentes, sur tous les plans, de vie sociale : dense, collective et festive dans le repli hivernal de l’igloo, dispersée et plus individuelle à la saison estivale, consacrée à la chasse plus lointaine 3. La postérité des intuitions des fondateurs de la sociologie et de l’anthropologie a été étudiée récemment par plusieurs auteurs, alors même que la notion de rythme, dans ses acceptions diverses et à propos de notre propre société (qu’on pense aux rythmes du travail, aux rythmes scolaires, aux effets dissolvants, pour le tissu social comme pour la personnalité de l’individu, de l’«arythmie» sociale, dans le cas du chômage par exemple) s’impose sur le devant de la scène 4.

En effet, la société occidentale, passée ou moderne, ne saurait échapper au souci anthropologique d’analyser dans la synchronie ses rythmes fondamentaux, comme les catégories, les usages pratiques et les techniques du temps que ces rythmes soutiennent : du temps biologique (sommeil et veille, respiration, menstruation) à la mesure horlogère du temps diurne, des rythmes du corps à ceux de la danse et de la musique, du calendrier annuel à la périodisation de l’histoire collective, du temps du travail et des loisirs au temps de la vie, etc., en insistant sur le rôle de la combinaison de tous ces rythmes dans le procès d’individuation collectif et personnel 5. Mais le regard historien peut et doit ajouter autre chose encore : une observation de ces rythmes et de ces « catégories du temps » dans la diachronie de l’histoire, les changements de rythmes dans le temps, les conflits entre rythmes rivaux en tant que facteurs du procès historique, l’apparition ou la disparition de rythmes nouveaux et ce qu’elles signifient.

Parmi l’immensité des problèmes posés, je ne m’intéresserai ici qu’à l’historicité des « rythmes de la vie » et plus particulièrement à la manière dont les acteurs sociaux se représentent leur vie, ses étapes, l’âge qu’ils ont eu, qu’ils ont, qu’ils vont avoir, dans leurs écrits et le cas échéant dans les images qu’ils produisent. Le premier document que j’ai examiné de près est, au début du XVIe siècle, «l’autobiographie vestimentaire» de Matthäus Schwarz. Parmi tous les traits qui font de cet ouvrage un témoignage de premier plan, j’ai été frappé par la place que tient dans les préoccupations de l’auteur son propre anniversaire. Cet aspect n’a guère été remarqué jusqu’à présent. Sans doute parce que l’anniversaire est un petit rite personnel et familial qui ne bénéficie pas des fastes des rituels religieux et publics qui ont scandé et scandent encore en partie les vies individuelles (première communion, mariage, etc.) ; fêter son anniversaire ou celui de nos proches semble aller de soi, au point que nous ne nous interrogeons guère sur l’histoire d’une telle pratique.

Rares sont les études qui lui sont consacrées  6 : les folkloristes n’en font guère état, et si par exemple, Arnold Van Gennep avait bien prévu dans son questionnaire une entrée «Anniversaire», il n’en parle plus ensuite 7. Des travaux sociologiques ont montré récemment le rôle de l’anniversaire dans la première socialisation du petit enfant : inviter les camarades de classe à son anniversaire, choisir librement ceux qu’on veut inviter et ceux qui seront exclus de la fête, fêter une seconde fois à l’école, cette fois collectivement et sous l’autorité de la maîtresse, les anniversaires de la semaine, comptent pour l’enfant parmi ses premières expériences de la vie en société 8.

On trouve aussi quelques informations sur les chants d’anniversaires, que chacun connaît, et dont on découvre qu’ils sont des plus récents : en France, la rengaine «Joyeux anniversaire, nos vœux les plus sincères / Que ces quelques fleurs, vous apportent le bonheur, etc.» – souvent décrite comme un «chant traditionnel» – n’aurait été composée qu’en 1951 (9 ); quant à «Happy Birthday to you», indifféremment chanté en anglais ou dans les langues locales tout autour du globe, il ne remonterait qu’à 1924 pour les paroles et à 1893 pour la musique 10.

Qu’en est-il de l’anniversaire de la naissance dans les siècles passés ?