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La Belle noyée

Par Bertrand Tillier

Broché (16,20 €)

Disponible sur Amazon, Fnac ou En librairie

Ebook (12,99)

Disponible ci dessous au format PDF

160 pages

En bref

De la fin du XIXe siècle aux Années folles, peintres, photographes et écrivains — Aragon, Breton, Céline, Magritte, Man Ray, Nabokov, Rilke — ont été fascinés par le masque de l’Inconnue de la Seine, qu’on disait moulé à la Morgue sur le cadavre d’une jeune noyée, belle et énigmatique. Ce faux masque mortuaire — vendu dans toute l’Europe — a progressivement pris une dimension mythique. Le présent ouvrage est une enquête où l’auteur interroge les conditions d’apparition de cette « Joconde du suicide » Il éclaire le goût des artistes pour ce masque de plâtre, en regard de leur imaginaire de la rencontre, de la ville, du rêve et de la mort.

Bertrand Tillier est professeur d’histoire de l’art à l’université de Bourgogne. Ses recherches portent principalement sur les rapports entre arts et politique et entre arts et littérature, ainsi que sur l’histoire de la caricature aux XIXe et XXe siècles. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, articles et contributions à des catalogues d’exposition. Il a par ailleurs établi l’édition critique de textes de George Sand, Jules Castagnary, André Gill ou Remy de Gourmont.

Presse

France Inter

Le masque de l’Inconnue de la Seine fascine donc toujours aujourd’hui, on continue à lui consacrer des recherches. C’est le cas de l’historien d’art Bertrand Tillier qui a publié l’année dernière ce livre très érudit. […] Il se demande dans son livre quel est le statut du masque. Est-ce un objet d’art ? de consommation ? Un bibelot décoratif ? Un fétiche ? Il nous raconte aussi comment au 19è siècle, il a existé une vogue du moulage des défunts, qu’il était de bon ton de suspendre chez soi.

Sommaire

Le masque blanc

I. Un objet

II. Un bibelot

III. Un fétiche

IV. Une image

V. L’étrangeté

Faire le gris

Notes

Notes bibliographiques

Légendes du cahier hors texte

Extrait

Le masque blanc de l’Inconnue de la seine

En 1933, en frontispice de l’édition de luxe de sa pièce L’Église1, ayant refusé de voir sa propre photographie publiée – «Je suis contre l’iconographie. Je suis mahométan. Pas de photo de moi… Je n’aime pas ça»2 –, Louis-Ferdinand Céline préféra reproduire une photographie du masque de l’Inconnue de la Seine diffusée par l’éditeur berlinois Amsler et Ruthardt, indiquant en légende de l’image que la jeune femme s’était noyée trois ans plus tôt. Cette étrange décision du romancier n’échappa pas à la sagacité du critique littéraire Léon Deffoux, qui la relaya dans son compte-rendu du livre, portant une fois encore l’attention sur le visage de plâtre blanc de cette noyée aux yeux clos et au léger sourire3. L’article suscita aussitôt un abondant courrier reproduit par L’Œuvre. Les réactions concernaient moins la pièce de théâtre de Céline en soi, que le masque de l’Inconnue de la Seine, pour préciser qu’il était bien antérieur à 1930, sans qu’il fût toutefois possible d’en établir l’histoire soustraite à toute linéarité 4. D’anciens étudiants de l’École des beaux-arts de Paris se joignirent à cette occasion aux lecteurs et reprochèrent à l’écrivain sa méconnaissance manifeste d’une effigie dont ils soulignaient qu’elle appartenait à la décoration de leurs chambres et de leurs ateliers, depuis plusieurs générations successives5. Surpris par la vivacité des réactions que suscitait la seule reproduction du masque de cette jeune femme, le romancier tenta de s’expliquer, d’une lettre dont Deffoux publia un fragment dans L’Œuvre :

Figurez-vous qu’à présent, en y repensant, je me souviens moi aussi d’avoir vu ce plâtre, très loin, autrefois, dans ma petite enfance. Mais sans cette soudaine polémique, je n’aurais pas osé le penser… À ce propos, il faut ce genre d’occasion pour percevoir tout autour de soi cette silencieuse persistance poétique chez les anonymes, qui disparaît dans le silence aussi, sans laisser de traces, jamais. Un jour, quand je serai vieux, je ferai un livre dans ce sens, à la recherche des choses du cœur qui s’en vont6.

Ces quelques lignes, par lesquelles Céline défendait sa poétique et dévoilait les raisons pour lesquelles son choix s’était porté sur cet objet comme illustration – il lui semblait porteur de «cette silencieuse persistance poétique [des] anonymes» dont il avait fait le motif de son œuvre depuis Voyage au bout de la nuit (1932) –, condensaient les valeurs historiques et mythiques associées au masque de l’Inconnue de la Seine et à son imaginaire. L’élection du masque par Céline n’était toutefois pas un acte isolé. Non sans excès, Alfred Alvarez écrit : «Au cours des années 1920 et au début des années 1930, sur tout le continent, presque chaque étudiant doué de sensibilité avait un plâtre de son masque mortuaire : un visage jeune et plein, au doux sourire, qui semblait n’être pas mort, mais dormir paisiblement»7. Si cette effigie énigmatique jouissait alors d’une vogue considérable à travers l’Europe, plus particulièrement en France et en Allemagne – en 1929, Alfred Döblin l’évoque longuement dans son essai sur l’œuvre photographique d’August Sander8 ; vers 1930, une génération de jeunes Allemandes influencées par l’actrice Elisabeth Bergner9 aurait été fascinée par l’Inconnue de la Seine, copiant sa coiffure courte et symétrique dégageant son front large, aux bandeaux ramenés sur les tempes et les oreilles, selon la mode du Second Empire –, elle n’était pas pour autant un objet neuf, dont la trace apparaît bien avant la petite enfance de Céline né en 1894, comme en témoigne par exemple sa reproduction dans une planche intitulée «Jeune femme – Moulage d’après nature», reproduite en 1867 par Charles Bargue et Jean-Léon Gérome dans leur Cours de dessin10. Le masque de l’Inconnue est donc un héritage du XIXe siècle, peut-être un vestige voire une relique, dont le culte puise à une origine obscure et à une histoire confuse, l’une et l’autre tissées d’ombre et de lumière, d’éclipses et de résurgences, selon un jeu infini que Céline avait compris.

L’épisode critique de L’Église fit écrire à Céline, avec son habituelle ironie, que grâce à lui, «le marchand va faire tout soudain des affaires !»11. Or, depuis le xixe siècle, ce masque de l’Inconnue de la Seine, dont la légende urbaine répète que l’empreinte originale en plâtre en aurait été prise sur le visage même du cadavre, par un employé de la Morgue qu’avaient touché la beauté de son visage, son absence d’identité, son destin tragique et son sourire troublant, est abondamment et presque continûment diffusé par les mouleurs, les graveurs, les photographes et les éditeurs de cartes postales. Dans l’article qu’elle lui consacra, en 1931, Herta Pauli notait qu’à Berlin, « les copies du moulage […] sont partout et on les achète toujours régulièrement »12 – et c’est là que, selon D. Barton Johnson13, Nabokov en eut la révélation qui lui inspira un poème : «[…] N’aimant rien sur terre, / Toujours je regarde le masque blanc / De ton visage sans vie […]»14. On en repère aisément la présence, en écho à la vogue des moulages artistiques et à l’engouement pour les masques mortuaires de personnages célèbres – Pascal, Voltaire, Gœthe, Beethoven, Napoléon ou Wagner –, dans les intérieurs domestiques, dans les décors de boutiques et dans les ateliers d’artistes, que colonisent les bibelots en tous genres15. Une photographie montre, à Liège vers 1910, le graveur belge Armand Rassenfosse, à sa presse, dans son atelier aux murs duquel pendent des masques alignés, dont celui de l’Inconnue de la Seine16. On en trouve aussi la reproduction photographique dans les grands livres consacrés aux masques mortuaires, tels ceux d’Ernst Benkard17, Egon Friedell18, Richard Langer19 ou Fritz Eschen20, publiés à la fin des années 1920. Avec ses dix-neuf rééditions successives, l’album de Benkard, Das ewige Antlitz [Le visage éternel] connut un succès inédit et contribua amplement à la diffusion européenne du masque de l’Inconnue – « un délicat papillon qui, enjoué et insouciant, a déployé et brûlé ses ailes fines à la lumière de la vie »21 –, comme le confirme par exemple une lettre où Paul Éluard recommandait l’ouvrage à Joe Bousquet : «Vous y trouverez les prodigieux visages de Swift, de Hugo, de Robespierre et la féerie du sourire de l’Inconnue de la Seine…»22.

Dès la fin du XIXe siècle et jusqu’au mitan du XXe, l’Inconnue de la Seine a cristallisé l’imaginaire d’écrivains qui en ont fait le motif et parfois même le personnage de nouvelles ou de romans, de poèmes et de pièces de théâtre. Dans The Worshipper of the image [L’Adorateur de l’image], écrit en 1898 et publié en 1900, Richard Le Galienne raconte l’histoire d’Antony, un jeune poète anglais profondément épris du masque silencieux de l’Inconnue de la Seine, au point de sombrer dans la folie quand l’effigie exige qu’il commette un sacrifice humain en gage de son amour devenant une malédiction23. En 1910, dans ses Carnets de Malte Laurids Brigge où il relate l’étrange apprentissage du monde insaisissable par un jeune Danois esseulé dans Paris, Rainer Maria Rilke mentionne le masque de l’Inconnue associé à celui de Beethoven, dans la vitrine du mouleur Lorenzi, rue Racine :

Le mouleur devant la boutique duquel je passe tous les jours a accroché deux masques devant sa porte. Le visage de la jeune noyée que l’on moula à la morgue, parce qu’il était beau, parce qu’il souriait, parce qu’il souriait de façon si trompeuse, comme s’il savait. Et en-dessous, l’autre visage qui sait. Ce dur nœud de sens tendus à rompre. Cette implacable condensation d’une musique qui sans cesse voudrait s’échapper. Le visage de celui [Beethoven] à qui un Dieu a fermé l’ouïe pour qu’il n’y ait plus de son hors les siens ; pour qu’il ne soit pas égaré par le trouble éphémère des bruits […]24.

 

Durant les décennies 1930 et 1940, le masque de l’Inconnue réapparaît chez des écrivains – Jules Supervielle (1931)25, Reinhold Conrad Muschler (1934)26, Vladimir Nabokov (1934)27, Ödön Von Horváth (1933)28, Alfred K. Wiedemann (1933)29, Claire Goll (1944)30 ou Anaïs Nin (1944)31 – qui, pour donner un sens à sa mort, tentent parfois de lui forger une identité en lui inventant un destin. Dans « L’Inconnue de la Seine », Supervielle narre la dérive nocturne d’une «noyée de dix-neuf ans qui avançait entre deux eaux»32, pour aller «aveuglément» jusqu’à la mer33, après avoir échappé aux gaffes de la brigade fluviale et à son statut d’ «humble et flottant fait divers»34. Recueillie par le peuple des Ruisselants qui forment un monde parallèle, elle est emmenée dans les profondeurs du fleuve par leur chef, le Grand Mouillé, qui la surnomme l’Inconnue de la Seine. Une autre jeune fille noyée, La Naturelle, lui donne des conseils : «Le séjour dans les profondeurs, vous verrez, […] vous donnera une confiance très grande. Mais il faut laisser aux chairs le temps de se reformer, de devenir suffisamment denses, pour que le corps ne remonte pas à la surface. […] Et je pense que bientôt de vraies perles vous sortiront des yeux quand vous vous y attendrez le moins, ce sera le signe précurseur de l’acclimatation»35. L’Inconnue voudrait pourtant remonter à la surface de l’eau et rejoindre les hommes. Mais on l’en dissuade : «Les vivants n’aiment pas que nous errions et nous punissent vite de nos vagabondages. Ici, vous êtes libre, à l’abri»36. En coupant le fil d’acier qui retenait un lingot de plomb à sa cheville, elle finit par remonter pour pouvoir «mourir enfin tout à fait», arborant sur ses lèvres «son sourire d’errante noyée»37 […]