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Islande, Groenland, Vinland

Par Régis Boyer

Broché (9,50 €)

Disponible sur Amazon, Fnac ou En librairie

Ebook (9,50)

Disponible ci dessous au format PDF

128 pages

En bref

Si vous croyez que l’Amérique a été découverte en 1492 par Christophe Colomb, détrompez-vous. Les Scandinaves ont peuplé l’Islande dès les années 870. De là, ils ont colonisé le Groenland et débarqué sur les côtes sauvages de Terre-Neuve ou les rivages isolés du Labrador, de l’autre côté de l’océan. Ils sont alors les premiers découvreurs du Nouveau Monde, le tout avant l’an mille.
Des étonnantes richesses de l’Islande à la chute des colonies glaciales du Groenland, Régis Boyer nous livre le récit extraordinaire d’une histoire oubliée, celle d’une prodigieuse migration des peuples du Nord vers l’Ouest.
En compagnie d’Adam de Brême, d’Eiríkr le Rouge ou de Leifr Eiríksson, ce livre nous entraîne au cœur des mystères de la découverte du Vinland : « Cette île, au-delà de laquelle il n’y a dans l’Océan plus aucune terre habitable. Et où tout est recouvert de glaces infranchissables et de ténèbres infinies. »

Historien, grand spécialiste du monde scandinave, professeur émérite à l’université de la Sorbonne, Régis Boyer (1932-2017) est l’auteur de nombreux essais portants sur les civilisations de l’Europe du Nord.

Presse

Le Monde

Un immense savant […]

Le Figaro

L’intellectuel le plus éclairé des cultures du Nord […]

Sommaire

Pour entrer dans le thème

  • Migrations scandinaves et mythes vikings

I. L’Islande

  • Occupation et structures sociales

II. Le Groenland

  • Sources, installation, rapports avec les Inuits

III. Le Vìnland 

  • Analyse et proposition

Où il est question du Groenland et du Vinland

  • Le Livre des Islandais d’Ari le savant 
  • Le Livre de la colonisation de l’Islande
  • Ungortok, le chef de kakortok
  • La Saga de Snorri le godi
  • Histoire des archevêques d’Hambourg

Extrait

Pour entrer dans le thème 

Migrations scandinaves et mythe viking

Il faut bien prendre garde au titre qui a été donné au présent essai – il s’agit bien de s’intéresser un peu au mouvement des Scandinaves, au Moyen Âge, vers l’ouest. Car, comme on le sait, il exista aussi bien un mouvement vers l’est, qui fut essentiellement le fait des Vikings, notamment sous leur dénomination de Varègues qui s’en furent, non seulement jusqu’à Byzance et, de là, dans nombre des grandes villes de ce que nous appelons aujourd’hui le Proche Orient, comme Samarcande, Boukhara, Tashkent ou Bagdad, tous lieux où l’archéologie a retrouvé des vestiges intéressants. Mais on les retrouve aussi, plus à l’est encore, par recoupement avec les deux grandes pistes caravanières venant de Chine ou d’Inde, le croisement se faisant autour de la mer Caspienne où l’archéologie, elle encore – et dont il faut rappeler qu’elle devrait être notre source majeure de renseignements, infiniment préférable, en tout état de cause, à nos « sources » littéraires – a retrouvé des traces indubitables. Dieu sait pourquoi, c’est à la première vision de ce sujet, l’occidentale, donc, que nous nous intéressons par préférence – fort injustement s’il faut le dire. Aller de ce qui est aujourd’hui Bergen, ancienne Björgvin, en Norvège, à Reykjavík, qui n’existait pas avant la fin du IXe siècle, n’était assurément pas une entreprise banale, tant s’en faut, mais se rendre de la même Bergen à Mourmansk ou Arkhangelsk en traversant la mer Blanche était certainement une prouesse remarquable, à égalité d’époque, bien entendu. Or ce voyage-là était une affaire presque banale en particulier pour les Norvégiens qui allaient y chercher de l’ambre et surtout des peaux et des fourrures précieuses dont ils faisaient le commerce avec les Sâmes pour les revendre en Europe à la faveur de leurs incursions. En première approximation, il n’y a donc pas lieu – à la limite, il est injuste – de privilégier le mouvement vers l’ouest.

Mais il est vain d’épiloguer, c’est le mouvement vers l’ouest qui nous aura retenus par préférence, depuis plus d’un millénaire. Il s’est agi, assurément, des Vikings, de nos chers Vikings sur le compte desquels, malgré les évidents progrès qu’a fait la recherche scientifique depuis disons plus d’un demi-siècle, nous tenons à maintenir toute une floraison de mythes qu’entérinent à plaisir les bandes dessinées et un certain cinéma américain1. C’est pourquoi je me suis plu autrefois à proposer une étude circonstanciée sur le mythe viking, qui reste l’un de nos mythes historiques les plus forts et les plus fascinants… 2

Or il ne s’agit pas de mythe, du moins pas totalement, mais bien de réalité. Les Scandinaves, qui étaient une poignée d’hommes et de femmes – n’oublions pas qu’à l’heure actuelle, ils sont, toutes nations confondues, Danemark, Islande, Norvège, Suède et Féroé, moins de dix-neuf millions ! – soit nettement moins que le tiers de la France, ont peut-être vraiment découvert, mais en tout cas habité, avec les Celtes, l’Islande à partir d’environ 870 de notre ère, puis, de là, le Grœnland d’où ils se sont très vraisemblablement rendus à Terre-Neuve ou dans le Labrador, ce qui fait d’eux les premiers découvreurs de l’Amérique du Nord, le tout avant l’an mille.

On devine bien que ces affirmations tranquilles dont je suis en train de gratifier le lecteur exigent des élucidations précises – et c’est ce à quoi je vais m’employer, sans outrance ni assurance, le vrai chercheur peut souvent savoir où est l’erreur, il n’a pas la vérité. Vous voulez un exemple ? Tenez, un livre récent, dû à un auteur américain, au demeurant très bon archéologue ayant exercé ses activités en Islande même, et immédiatement traduit en français pour être publié chez Flammarion, s’intitule L’Islande des Vikings. Ce qui, on va le dire dans les pages qui suivent, est radicalement faux : les découvreurs (peut-être) et premiers habitants de l’île aux volcans (à coup sûr) d’une part n’étaient pas des « Vikings » dans la mesure où nous sommes capables de dire ce que cela signifie, et d’autre part constituaient un mixte étonnant de Scandinaves (incontestablement) et de Celtes, mixte qui rend compte de l’originalité totale de la société qui se mit en place immédiatement. Allez donc vous promener en Islande, qui est l’un des plus beaux pays touristiques de l’hémisphère Nord et, pour peu que vous soyez familier d’un des pays scandinaves dits continentaux, je serais réellement surpris que vous vous y retrouviez : ce ne sont pas les mêmes hommes et femmes…

Ou encore, une de nos revues bien connues, qui se piquent d’histoire, Historia pour la nommer, vient de publier un numéro spécial sur les Vikings, numéro pour lequel il semble qu’elle se soit entourée des meilleures garanties « scientifiques ». De fait, elle a sollicité un certain nombre de spécialistes qui sont des hommes et des femmes bien connus et, notez l’adjectif, compétents. Il n’empêche que cette revue tient, d’une part à donner la photo, en première page, de l’ineffable Kirk Douglas qui fut Viking autant que votre humble serviteur, et d’autre part (et hic jacet lupus !) de titrer un article, sous la plume de Jean Renaud qui jamais n’a rien dit de tel : « Démocrates avant l’heure », ce qu’aucun connaisseur ne saurait entériner.  Cela fait que l’honnête spécialiste est souvent saisi de découragement, tant il est capital que l’image que vous portez en vous prévaille nolens volens sur la modeste réalité.

C’était ma première réflexion. La deuxième retourne aux réalités historiques bien établies. Car on peut à loisir s’interroger sur les raisons qui ont poussé ces habitants du Nord à s’exiler pour déferler sur le reste du monde européen connu. Et vraiment, regardez donc une carte de ces incursions, elle est de nature à vous donner le tournis. Ils sont allés partout où ils le pouvaient, ces Scandinaves. Nous savons bien pourquoi et je n’ai pas l’intention de reprendre ici le détail de ce sujet – au premier rang duquel il importe tout de même de se rappeler le bateau, le fameux bateau – que, bien entendu, vous n’appellerez jamais plus drakkar puisqu’il se nomme langskip, knörr, skei∂, snekkja ou skúta. Pour le reste, ce que je veux mettre en valeur ici, c’est que ces hommes n’en étaient pas à leur coup d’essai avec ce mouvement que nous appelons viking et qui dura environ de 800 à 1050.

Il a existé une sorte d’instabilité scandinave presque congénitale. Quelles qu’en aient été les raisons, dont bon nombre ne sont pas obscures, ils n’ont cessé de se déplacer, le mouvement viking n’étant qu’une illustration, à vrai dire particulièrement éloquente, du phénomène. Remarquez bien que les dernières manifestations de cette tendance ne sont pas qu’anciennes : les deux dernières vagues d’émigration scandinave, vers l’Amérique du Nord surtout, se situent respectivement dans les années 1890 puis 1910. Donc il y a tout juste un siècle…

Or, bien avant les Vikings, cette tendance se sera déjà manifestée avec éclat. Sans entrer dans trop de détails, cela aura sans doute commencé avec les fameux Cimbres et Teutons, des Danois les uns et les autres, comme leur nom l’indique3, qui déferlèrent sur la Gaule au IIe siècle avant J.C. et que Marius finit par écraser à Vercelli en 101 avant J.C. Puis ce sera, cette fois avec un éclat remarquable, la période dite des Grandes invasions, à partir du IVe siècle de notre ère, magistralement étudiée par Lucien Musset qui n’hésite pas à qualifier le mouvement viking de deuxième vague4. En laissant de côté les Huns et les Alains – mais il est curieux qu’Attila porte un nom bien germanique et se retrouve dans les poèmes héroïques de l’Edda – nous avons d’abord les Gots qui avaient commencé par émigrer vers l’Ukraine au IIe siècle avant de se diviser en Visigots (Gots « sages » et non de l’ouest !) et Ostrogots (Gots « glorieux » et non de l’est). Les Gots furent sans aucun doute une brillante ethnie sur le plan intellectuel. Grâce à leur évêque Ulfila qui se convertit à l’arianisme sous l’influence de Constance II, nous avons une bible dont le codex argenteus conservé à la bibliothèque universitaire d’Uppsala nous permet de connaître leur langue.

Venaient-ils de l’île de Gotland, dans la Baltique, qui fut un des grands centres de rayonnement de la civilisation du Nord, ou de la province dite Götaland qui traverse Suède et Norvège à la hauteur de l’actuelle ville de Göteborg, qui d’ailleurs n’existait pas. Faut-il les apparenter aux Gètes dont l’Antiquité nous parle parfois, ou aux Jutes qui donneront leur nom au Jylland, Jutland danois, nous ne le savons pas. Les Visigots – le nom de leur prestigieux roi Alaric est connu – finirent par s’établir pendant une soixantaine d’années autour de Toulouse. Ils seront écrasés par les Francs à Vouillé en 507 pour émigrer encore, passer en Espagne et se fixer autour de Tolède au milieu du VIe siècle. C’est à cette ethnie qu’appartenait l’écrivain – qui rédigea son œuvre en latin – Jordanès, auteur d’une Origine et Histoire des Gots (vers 550) qui est, pour nous, un ouvrage attachant car c’est là que l’auteur qualifie la Scandinavie de vagina nationum, officina gentium, « matrice des nations, officine des peuples », accréditant une théorie qui durera longtemps, selon laquelle le Nord était un réservoir de peuplades qui n’ont cessé de déferler sur l’Occident. Cela ne résiste pas à l’analyse, bien entendu, mais correspond bien à la vision que l’on devait avoir, à l’époque, du phénomène migratoire scandinave ! Les Gots nous intéressent ici, car ce qu’il faudrait (notez le conditionnel) dire des Vikings coïncide passablement avec les valeurs des Gots. Non seulement ils n’étaient pas des brutes, mais ils avaient d’évidence un sens de l’organisation sociale et de la loi qui fondèrent sans aucun doute leur importance.

Je passerai plus vite sur leurs émules. Voici les Vandales, des Danois probablement, issus de la province du Vendsyssel (mais il y a un Vendel en Norvège du sud) qui parvinrent jusqu’en Afrique du Nord, ils incluaient une subdivision, les Sillings qui s’établirent en Silésie à laquelle ils donnèrent son nom. Les déprédations dont se rendit coupable leur roi Genséric dans toute l’Afrique du Nord et notablement en territoires chrétiens sont sans doute responsables de la détestable réputation qu’ils ont laissée et que nous prolongeons avec notre populaire « vandales ». Les Suèves, qui sont des Suédois comme leur nom l’indique peuvent avoir laissé leur nom à la Souabe. Ils n’ont pas laissé de grandes traces dans l’Histoire. Alors que les Burgondes, qui proviennent éventuellement de l’île de Borgundarhólmr (hólmr signifiant îlot) tout au sud de la Suède – mais là encore, la Norvège avait un Borgund non loin de l’actuelle Oslo – sont venus s’installer, en vertu d’un accord avec les Romains, dans notre Bourgogne qui leur doit son nom. Ils eurent, notamment, un grand roi, Gondebaud à la fin du Ve siècle, auteur d’un de ces codes de lois typiques des Germains et dit Loi Gombette. Ce mouvement durera mais il sera plutôt l’apanage des Germains continentaux, dont dérivent les Francs ou les Alamans. En revanche, à partir du VIe siècle, voici les Lombards, qui ne sont pas des longues barbes contrairement à une tradition tenace, mais des guerriers qui avaient de longues piques ou haches et qui proviennent très probablement de Norvège – sans certitude toutefois – ils descendront jusqu’en Italie, et s’installeront dans la province qu’ils ont baptisée Lombardie.

Ce n’est qu’un aperçu, il y eut bien d’autres tribus qui imitèrent celles qui viennent d’être rapidement évoquées. Je ne veux, ici, que donner une idée et de l’instabilité dont j’ai parlé tout à l’heure, et du prodigieux mouvement qui fut la loi du Nord pendant des siècles au début de notre ère. Ces caractéristiques resteront la marque de fabrique des Scandinaves jusqu’à notre siècle […]