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Surfer hawai histoire

La déferlante surf

Dès ses origines, la pratique du surf mettait déjà l’accent sur la volonté de repousser ses limites, la recherche des sensations fortes, l’adrénaline, le dépassement de soi.

Jérémy Lemarié, chercheur, surfeur et auteur de la première histoire complète du surf parue en France nous parle de l’origine du Surf, de sa pratique traditionnelle à Hawaï, de sa rapide ascension dans le monde occidental et de sa fulgurante évolution depuis quelques décennies, il est l’auteur de Surf, Une histoire de la glisse de la première vague aux Beach Boys

 

Bonjour Jérémy, pour commencer, aime-t-on aujourd’hui le surf pour les mêmes raisons qu’à ses origines, à Hawaï ?

Oui et non ! Oui, dans la mesure où dès ses origines, la pratique du surf mettait déjà l’accent sur la volonté de repousser ses limites, la recherche des sensations fortes, l’adrénaline, le dépassement de soi, et la satisfaction de la performance accomplie.

Non, car aux origines le surf avait des fonctions qui ne lui sont plus attribuées aujourd’hui. Par exemple, on surfait pour aller plus vite au large, au Pérou, avec les caballitos (petites embarcations en roseaux). À Hawaï, on surfait aussi pour prendre un courant, et se rendre plus rapidement vers un autre lieu. Ce n’est manifestement plus l’objectif lorsque l’on surfe aujourd’hui pour le loisir.

Dans cet archipel, on surfait parfois pour confirmer l’appartenance à son rang, ou pour redistribuer des biens prestigieux lors d’une compétition sportive. Le surf s’intégrait pleinement dans l’organisation sociale, politique et économique des sociétés hawaïennes.

Le surf s’intégrait pleinement dans l’organisation sociale, politique et économique des sociétés hawaïennes.

Pouvez-vous nous en dire plus sur la place dédiée à la baignade, mais surtout au surf chez les Hawaïens ?

Les Hawaïens pratiquent le surf, ou plutôt le he’e nalu dès leur plus jeune âge. Les enfants, filles comme garçons, étaient amenés dans l’océan, dans les bras de leurs parents, seulement quelques jours après leur naissance. Puis vers l’âge de deux ou trois ans, ils étaient placés sur une planche et poussés au bord de l’eau. Cette familiarisation allait bien au-delà du rituel : les Hawaïens se baignaient en mer quasi quotidiennement, et pour certains plusieurs fois par jour – faisant dire aux premiers Européens qu’ils étaient un peuple amphibie ! Le bain était également suivi d’un rinçage minutieux à l’eau claire.

La société hawaïenne ancienne est une société féodale de rang, composée d’une élite dominant une base citoyenne nombreuse. Elle était structurée par un ensemble d’interdictions et d’obligations, qui s’appliquait à chaque rang – la pratique du surf faisait elle-même l’objet de nombreux interdits : certains lieux de pratique (les meilleurs spots, dirait-on aujourd’hui) étaient tabous, ou « kapu », c’est-à-dire interdits aux citoyens et réservés à la noblesse voire aux seuls princes pour certains.

La société hawaïenne ancienne est une société féodale de rang, composée d’une élite dominant une base citoyenne nombreuse.

De même, les planches de surf les plus prestigieuses (celles faites de bois nobles, et de dimensions extraordinaires, à partir de trois mètres cinquante de hauteur) étaient exclusivement réservées à la royauté.

Enfin le surf prend une dimension identitaire à la fin du XIXe siècle, lorsque les États-Unis se mettent à exercer des pressions  – politiques et commerciales  – répétées sur l’archipel d’Hawaï. Les élites locales décident d’organiser, durant les cérémonies royales, des démonstrations de surf et des récitations de surfeurs légendaires, ainsi que des spectacles de danse hula une tentative pour lancer un mouvement de réappropriation par les Hawaïens de leur patrimoine et donc de leur identité nationale et culturelle. Le surf devient alors un enjeu identitaire de premier plan.

surfer spot hawai

Parmi les obsessions des surfeurs, la hantise de la récupération de leur sport. Pouvez-vous nous en dire plus ?

En effet, on constate depuis des décennies des tentatives de récupération de la part des grandes marques ou des médias. Ce qui ne manque pas de susciter un certain dégout parmi les adeptes de la glisse, à plusieurs niveaux.

Tout d’abord, selon eux, le surf porte en son essence un « mood » hawaïen appelé « esprit Aloha ». Cette dénomination en fait purement occidentale est une interprétation de l’hospitalité légendaire des Hawaïens, de leur culture de l’échange et du partage. Celle-ci serait donc heurtée par les logiques commerciales et la quête de profits.

Enfin, si l’expansion du surf signifie une ouverture vers le grand public, les passionnés y voient avant tout le revers de la médaille : l’augmentation du nombre de pratiquants a pour conséquence de restreindre l’accès aux vagues et donc à la pratique de leur passion. Les bons spots et les bonnes vagues sont plutôt rares. D’où cette hantise permanente – et l’apparition de certains phénomènes peu glorieux pour la discipline, comme le « localisme », dont je parle dans l’ouvrage et qui a conduit parfois à d’importantes formes de  violences.

Au-delà de la pratique physique dans les vagues, le surf s’apparente à une véritable philosophie de la vie, en quoi est-ce plus qu’un sport ?

Plus qu’un sport, c’est un mode de vie, un lifestyle, dans la mesure où la pratique du surf devient rapidement une priorité. Et de loin ! Donc, concrètement, famille, amis et travail sont peut-être moins prioritaires pour un surfeur aguerri. S’il est vraiment passionné, il va favoriser un travail dont l’agenda lui permettra de se faufiler si la houle arrive. Il va organiser son emploi du temps en fonction de celle-ci. Car les belles vagues sont précieuses. Elles sont convoitées, encensées, mais surtout uniques et éphémères.

Mes proches ont maudit mes voyages répétés à l’étranger, mes années à surfer loin d’eux, au plus près des meilleurs spots. Et au-delà de la pratique du surf, on rencontre durant ces périples des personnes qui partagent cet attachement – et qui sont presque une deuxième famille. Pour ma part, je retourne les voir chaque année à Hawaï.

La recherche continuelle de meilleurs spots, l’amélioration matérielle des planches, de plus en plus d’adeptes, comment sera le surf dans 50 ans ?

Dans 50 ans, le surf sera de plus en plus hybride et complexe. En d’autres termes, il y aura plus de planches, plus de monde, plus de figures, et plus d’innovations.

Le choix de planches est déjà vaste mais on peut gager qu’il y aura toujours plus de boards en bois, en carbone, en polyuréthane, en époxy, en matériaux recyclés de taille variable. Il y aura aussi des planches de type « Foil », des Stand Up Paddle, et que sais-je encore.

Plus de pratiquants, aussi. Le surf est sur une pente ascendante depuis sa popularisation dans les années 1950-1960. Certes, on a observé un reflux de la pratique dans les années 1970, mais la popularité de la glisse n’a cessé de progresser depuis. Enfin le surf bénéficie d’une image extrêmement positive, et profondément ancrée dans les inconscients sociaux.

Le surf est sur une pente ascendante depuis sa popularisation dans les années 1950-1960.

Enfin, diverses technologies et installations rendront bientôt possibles la pratique de la glisse à plusieurs centaines de kilomètres d’un littoral. C’est le cas des piscines à vague. Avez-vous entendu parler de « Waves in the City » à Paris ? Pas encore ? Ça viendra, attendez les J.O. de 2024… La vague artificielle n’est pas encore tout à fait au point, mais dans quelques dizaines d’années, elle sera partout, et vous pourrez aller surfer en prenant le RER ! Alors habituez-vous à voir plus de planches sur le toit des voitures et dans votre rame de métro.

Propos recueillis par Johann Visentini

Pour aller plus loin : Surf, Une histoire de la glisse de la première vague aux Beach Boys