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Petite histoire de la calvitie précoce et des moyens de la cacher, de Jules César à Constantin

L’homme chauve ou rasé est un homme pieux et le cosmos le prouve : les planètes sont chauves, la voûte du ciel est une calvitie et il se pourrait bien que la divinité elle-même soit chauve

Jules César portait une couronne de lauriers pour la masquer, Constantin initia une véritable révolution pileuse pour la normaliser… À une époque où les cheveux étaient un élément structurant de la puissance impériale, leur calvitie précoce fut très mal vécue par ces illustres empereurs. Bertrand Lançon, professeur émérite d’histoire romaine à l’université de Limoges et auteur de Poil et pouvoir, en librairie le 7 juin, revient sur les différents traitements et stratagèmes imaginés par les grands de ce monde pour contourner ce problème capillaire.

Chez les Romains, la chevelure était une composante de la beauté et la beauté un paradigme indispensable au pouvoir impérial. Aussi César et Domitien vécurent-ils comme une honte leur calvitie Ce fut aussi le cas, au IVesiècle, de Constantin. Ces empereurs usèrent de la couronne de laurier et du diadème pour la cacher, éviter les moqueries et la tourner à leur profit. En controverse à l’Éloge de la chevelure composé au IIsiècle par Dion de Pruse, Synésios de Cyrène, justifia sa calvitie vers 400 par un Éloge de la calvitie, érigeant ce défaut en qualité philosophique, politique et militaire.

La calvitie précoce de Jules César à Domitien

Nous savons par Suétone que Jules César portait les cheveux courts  mais qu’ils étaient  trop rares à son goût. Le dictateur s’accommodait mal de sa tendance à la calvitie :

« Il souffrait beaucoup de sa calvitie, ayant éprouvé que ses ennemis en faisaient un objet de plaisanteries. Aussi avait-il coutume de faire revenir sur son front le peu de cheveux qu’il avait et, de tous les décrets que prirent en son honneur le Sénat et le Peuple, aucun ne lui fut plus agréable et dont il profitât plus volontiers que  celui qui lui donnait le droit de porter constamment une couronne de laurier. » (Vies des XII Césars, Le divin Jules)

Jules César souffrait beaucoup de sa calvitie, ayant éprouvé que ses ennemis en faisaient un objet de plaisanteries. Aussi avait-il coutume de faire revenir sur son front le peu de cheveux qu’il avait.

Masquer sa calvitie et en se rasant

La couronne permanente du triomphateur aurait donc moins été pour César une aspiration à la royauté qu’un cache-misère providentiel accordé par l’entité républicaine du SPQR. S’il était soucieux de sa mise jusqu’à la coquetterie, celle-ci était avant tout un souci  de présentation (le decus) propre à représenter au mieux le pouvoir dictatorial qu’il s’était fait octroyer. Pour masquer sa pilosité clairsemée, César choisit une voie homéopathique : il se faisait soigneusement raser et épiler, ce qui ne manquait pas, cependant, de susciter les mêmes moqueries que pour Scipion l’Africain, accusé de se faire Grec par son épilation. César ramenait ses maigres cheveux vers l’avant pour en faire une frange sur le front et aimait à porter sa couronne de laurier pour masquer sa calvitie. 

Le même Suétone revient sur la disgrâce de la calvitie dans son livre sur l’empereur Domitien, le dernier Flavien (81-96). De celui-ci, il dit qu’il était « enlaidi par la calvitie » (Vies des XII Césars, Domitien 18). Celle-ci n’était donc pas seulement une carence cosmétique, mais un signe de laideur. Suétone précise que l’empereur était si contrit de la perte de ses cheveux –plus encore que de son embonpoint – qu’il considérait comme une offense personnelle toute moquerie à l’encontre d’un chauve.

Ce qu’il jugeait être une disgrâce lui fit écrire et dédier à un ami un petit traité – hélas non conservé – Sur la manière de soigner ses cheveux.  Certes, les sources grecques et latines nous apprennent que plusieurs empereurs écrivirent des poèmes et des textes sur des sujets censément mineurs, mais les précisions données par Suétone sur les chevelures impériales invitent à considérer celles-ci autrement que sous un angle anecdotique. Elles indiquent que les cheveux constituaient un critère essentiel de la beauté, cette beauté étant constitutive de d’une autorité impériale légitime ou incontestable.

La valorisation de la calvitie précoce chez Constantin

Comme naguère Hadrien, qui avait mis la barbe à l’honneur, Constantin est l’auteur, au début du IVesiècle, d’une nouvelle révolution pileuse. Barbu et moustachu avant son accession à l’Augustat (306), il se rase lorsqu’il parvient au pouvoir suprême (312-324). Il est dès lors le premier empereur romain glabre depuis Trajan et met fin à une période de deux siècles d’empereurs romains barbus.

Du fait de sa barbe rare, Constantin la rasait. Les statues monumentales de l’empereur qui sont conservées, de même que ses effigies monétaires, le montrent imberbe. En outre, Polemius Silvius écrit que c’est à cause de sa calvitie que Constantin aurait tant apprécié de porter le diadème. Celui-ci  lui permettait en effet de rassembler ses cheveux, et de leur donner cet « effet gonflant » tant vanté par les shampooings d’aujourd’hui. Il semble bien que Constantin en ait été soucieux, puisque son neveu, l’empereur Julien, le moque pour le souci de sa toilette, et le traite, entre autres gentillesses, de « coiffeur ».

C’est à cause de sa calvitie que Constantin aurait tant apprécié de porter le diadème. Celui-ci  lui permettait en effet de rassembler ses cheveux

Il est bien sûr tentant de rapprocher cette coquetterie constantinienne de celle de Jules César, telle qu’elle est évoquée par Suétone. La similitude de Constantin avec César est frappante. Il est permis de penser que les auteurs tardifs ont prélevé ce trait de César chez Suétone pour l’appliquer à Constantin ;  ou que Constantin, en ayant connaissance, a repris à son compte le subterfuge césarien, soit par le port du diadème, soit par l’usage de la perruque. Quoi qu’il en soit, Constantin sut tirer parti d’un handicap en cultivant une apparence rappelant César et Auguste, prestigieux pionniers du Principat.

L’Éloge de la calvitie de Synésios de Cyrène

En 398/400, Synésios perd ses cheveux et, en aristocrate soucieux de sa mise, se trouve navré d’être privé d’un critère romain de la beauté. Dans son Éloge de la calvitie, il rappelle les louanges de Dion de Pruse sur les cheveux, puis développe des arguments pour lui répliquer, portant la joute rhétorique sur le terrain philosophique.

Pour Synésios, les chauves ne doivent pas avoir honte d’eux-mêmes car, selon lui, les idées poussent dans les crânes lisses. Les cheveux et les poils ne sont que des matières mortes, attachées au corps comme des parties sans vie (5, 1). De plus, les animaux réputés stupides, tel le mouton et même les chiens courants, sont couverts de poils. Le chauve, en conclut-il, est aux autres hommes ce que l’homme est aux bêtes sauvages. Et si l’homme est cependant velu à certains endroits de sa personne, c’est pour qu’il ne fanfaronne pas.

masquer perte cheveux

Le crâne chauve est-il divin ?

Aussi se demande-t-il ce que Platon, à part cela,  pourrait trouver de bien dans la pilosité, car la seule noblesse résidant dans le corps est celle des organes de perception, qui révèlent les énergies de l’âme ; de même que les organes de la vue sont les plus nobles, ce sont les chauves qui sont les plus proches du divin. Il n’est qu’à voir les portraits peints de philosophes qui se trouvent exposés au Musée d’Alexandrie : de Diogène à Socrate, il forment une galerie de chauves. D’où cette hypothèse pro domo: « Le chauve pourrait bien être le plus divin des êtres humains sur terre » (7, 6).

Le chauve pourrait bien être le plus divin des êtres humains sur terre »

Pour Synésios, l’homme chauve ou rasé est un homme pieux et le cosmos le prouve : les planètes sont chauves, la voûte du ciel est une calvitie et il se pourrait bien que la divinité elle-même soit chauve (7, 6). D’ailleurs, ne donne-t-on pas aux chauves le sobriquet de « petites lunes » ? Les astres chevelus – les comètes – sont moins des astres que des signes funestes. La chevelure porte une ombre et dénote donc les ténèbres, tandis que la calvitie est solaire (8).

Synésios rappelle que les femmes ne sont jamais chauves, ce qui fait, selon lui,  qu’elles s’apparentent aux animaux et n’ont pas accès aux idées. Son argumentation le fait tremper dans la misogynie alors qu’il chérissait pourtant la philosophe alexandrine Hypatie, dont il avait été l’élève. Cette contradiction montre que son discours sur le poil et la calvitie est avant tout un jeu rhétorique. A-t-il pu lancer sans rire la conjecture étonnante que si le bouillant Achille avait pu vieillir, il serait sûrement devenu chauve et sage ?

La calvitie ou la sagesse chez les hommes

La calvitie est donc, selon Synésios, une fin vers laquelle tend la nature, une fin qui n’est autre que celle de la sagesse et de la ressemblance divine. D’un côté, les cheveux sont une efflorescence de matière imparfaite et dépourvue d’intelligence : ils sont la parure des idiots, des adultères et des efféminés (21 et 23). De l’autre, les chauves, esprits supérieurs, sont prêtres, devins ou généraux.

Si l’on suit sa logique synésienne de la calvitie connotant le divin, l’iconographie, alors naissante, du Christ aurait du représenter celui-ci en chauve. Mais celui-ci n’était pas réductible au philosophe. Les artistes du Vesiècle lui ont donné la barbe du philosophe et du moine, ainsi que les cheveux longs du moine ; cela dit, supplicié vers l’âge de 33 ans, Jésus n’avait pas atteint l’âge socratique de la calvitie et, tandis qu’il se prend à imaginer un Dieu chauve, Synésios tend à oublier la doctrine de l’Incarnation, qui voulait que le Christ eût, comme Samson, des cheveux plutôt longs, ce que ne manque pas de souligner son contemporain Paulin de Nole dans sa Lettre 23 à Sulpice Sévère, rédigée dans les mêmes années.

Bertrand Lançon

Pour aller plus loin : Poil et pouvoir