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Fuis-moi je te fuirai aussi ?

Les êtres humains ont pourtant toujours vécu en « troupeau », en couple, en famille ou en tribu. Mais il semble que nous ayons désormais atteint une nouvelle ère, celle d’une humanité en phase d’ensauvagement sur la question de l’amour.

Peut-on encore se rencontrer aujourd’hui ? Ou sommes-nous voués à vivre dans un monde où les immeubles communautaires pour célibataires sont en train de dépasser le stade de la dystopie ? Un monde ou de plus en plus de gens sont prêts à vivre avec leurs animaux de compagnie… plutôt que mal accompagnés ? À l’occasion de la parution de Nos Cœurs sauvages, enquête sur le vertige du choix amoureux, rencontre avec France Ortelli et petit état des lieux de nos habitudes amoureuses, à l’heure où notre cœur fait les montagnes russes à chaque rencontre et où, paradoxalement, nos relations ont souvent la même durée de vie qu’un câble d’iPhone.

 

Pourquoi penses-tu que nous sommes devenus sauvages en amour ?

Nos Cœurs Sauvages fait référence à un terme, « sauvage » qui, en français, peut tendre à signifier plusieurs choses : « animal », « non civilisé », « violent », mais aussi « indompté », « autonome », voire « timide ».

On observe aujourd’hui une hausse impressionnante du nombre de célibataires sur la planète : ils sont désormais plus nombreux que les couples dans les grandes métropoles américaines ; on repousse de plus en plus l’âge du mariage, jusqu’à… ne plus se marier du tout ?

Et si nous avions atteint un stade où l’on peut, ou l’on doit, désormais vivre naturellement seul ? Nous sommes peut-être en passe de devenir complètement infréquentables les uns pour les autres.

Les êtres humains ont pourtant toujours vécu en « troupeau », en couple, en famille ou en tribu. Mais il semble que nous ayons désormais atteint une nouvelle ère, celle d’une humanité en phase d’ensauvagement sur la question de l’amour. Nous sommes de plus en plus confrontés à l’impossibilité de nous associer dans le temps, de former des couples durables et, a minima, notre époque connaît une lourde remise en question de nos habitudes amoureuses.

Nos Cœurs Sauvages décortique ce brouillement de la vie intime, il retrace les raisons de cette évolution de l’amour et les obstacles qui nous détournent d’une certaine forme d’engagement.

Nous sommes de plus en plus confrontés à l’impossibilité de nous associer dans le temps, de former des couples durables et, a minima, notre époque connaît une lourde remise en question de nos habitudes amoureuses.

Trop d’opportunités ? Ou pas assez ? Trop d’écrans ? Trop de choix ? Trop de pression pour incarner un couple parfait ? Les différences de genre jouent-elles un rôle ? Aurions-nous atteint un stade où nous serions devenus trop individualistes ? Est-ce la progression normale de l’humanité que de pouvoir s’affranchir de plus en plus des autres ?

… est-ce que c’est négatif d’être sauvage ?

Personnellement, je pense que nous n’avons jamais atteint autant de possibilités qu’aujourd’hui en termes de mobilité sociale, de niveau de vie, de différentes formes d’amour à expérimenter, du moins dans les pays occidentaux. C’est un pic sans doute jamais franchi auparavant. Je pense que nous sommes dans un moment assez positif pour l’humanité, même s’il y a évidemment de nombreuses améliorations possibles… Ce qui est certain, c’est que devons redéfinir dès aujourd’hui notre territoire intime, notre carte du tendre. Cette intimité est devenue un nouveau territoire à explorer, mais aussi à défendre…

Se dirige-t-on vers une « fin de l’amour » ou assiste-t-on plutôt à une forme de « renouveau » ?

Non, heureusement, je ne crois pas que ce soit la fin de l’amour du tout ! Au contraire, tout est amour, nous sommes même devenus complètement obsédés par ce sentiment. Dès qu’on n’est pas amoureux on ressent cela comme un manque, comme si on était en phase de sevrage d’une drogue dure…

Je crois surtout que nous devons essayer de comprendre comment fonctionne la nouvelle mécanique de nos désirs, comprendre comment on en est arrivés à une certaine forme d’impasse : comment on laisse, par exemple, de façon totalement inconsciente, des grandes entreprises ­ – pour la plupart situées dans le même épicentre du monde – piller nos données intimes et s’en servir pour façonner le monde. Paradoxalement, plus nous surexposons nos vies intimes plus nous nous replions sur notre sphère privée, au risque de souffrir d’un véritable sentiment de solitude. Le pire serait donc de rester aveuglés, isolés et, au final, impuissants.

Il semble donc souhaitable de se positionner comme un animal « averti » dans cette jungle contemporaine, où un cœur peut être blessé à tout moment. Car si, quelques décennies en arrière, la relation amoureuse était plutôt « raisonnée » avec certaines barrières protectrices de notre entourage – nos parents qui contribuaient au choix du partenaire, les conseils de famille – nous sommes désormais livrés à nous-mêmes. C’est à la fois enthousiasmant d’avoir autant de pouvoir, mais cela peut nous conduire aussi à éprouver une anxiété généralisée.

C’est à la fois enthousiasmant d’avoir autant de pouvoir, mais cela peut nous conduire aussi à éprouver une anxiété généralisée.

Dans un monde qui ne peut pas toujours prendre en compte les volontés individuelles, la sur-responsabilisation peut provoquer une certaine forme d’enlisement amoureux. En revanche, le domaine des possibles amoureux s’ouvre grand devant nous. La rencontre amoureuse est donc à réinventer.

Pour illustrer le vertige du choix amoureux tu cites le paradoxe du « pot de confiture », une étude menée dans les supermarchés américains. Sommes-nous en train de devenir des produits les uns pour les autres ?

Cette étude de psychologie, très célèbre, date de 2000… Elle démontre que plus on a le choix entre différentes sortes de pots de confitures, moins on se décide à en acheter un. Et, par corollaire, plus on ressent de la frustration.

Depuis elle a fait beaucoup couler d’encre. Mais peut-on vraiment généraliser le processus qui entre en compte dans l’achat d’une gelée de coing à nos sentiments amoureux ? Je la trouve néanmoins intéressante car elle souligne bien que cette pléthore de choix ne nous facilite pas toujours la vie. Dans un sens, c’est aussi bien de pouvoir goûter à toutes les confitures… Moins de choix serait-il mieux pour tout le monde ? Je répondrais… pas forcément, à chacun de calibrer son aire amoureuse, en restant conscient et mesuré.

Est-ce qu’on tombera toujours amoureux dans vingt ans ou c’est un algorithme qui le décidera pour nous ?

Ahah. Je ne pense pas qu’on laissera tout pouvoir aux algorithmes. Les prémisses d’une rébellion se font déjà sentir. Et on trouvera des formes plus intelligentes de modèles pour nous aider dans nos choix. Je pense au contraire que nous nous dirigeons vers une humanité de plus en plus « romantique ». Nous sommes prêts à tomber amoureux de quelqu’un qui n’existe pas, ou qui vit bien trop loin de chez nous. Nous vivons dans une sorte de post-romantisme, ou la relation recherchée, fantasmée nous fait nous comporter comme des Alfred de Musset en puissance, on se torture beaucoup sur l’écriture de nos textos par exemple, pour des amours parfois improbables, voire impossibles…

Contrairement à ce que certains évoquent parfois, je ne pense pas que les nouvelles relations amoureuses soient de « l’amour cru ». Au contraire, on ne se fixe pas car on cherche la « perfection ». On idéalise l’autre, on veut le meilleur pour soi et, quelque part, c’est tout à fait normal. Qui ne veut pas le meilleur pour soi ? Il s’agit en de revanche de penser et de restructurer le spectre de nos passions amoureuses et parfois d’être tout simplement… réaliste. C’est ce travail que j’essaye d’amorcer avec Nos Cœurs Sauvages.

Qui ne veut pas le meilleur pour soi ? Il s’agit en de revanche de penser et de restructurer le spectre de nos passions amoureuses et parfois d’être tout simplement… réaliste.

Par ailleurs, il me semble que nous nous dirigeons vers un besoin croissant de reconnaissance par l’autre de nos propres émotions, on le voit par exemple avec les « demi-sexuels », qui expliquent ne pas pouvoir allumer la flamme du désir sans entrer en contact émotionnel avec une personne pendant de longs mois… Peut-être que la nouvelle révolution sexuelle sera la révolution émotionnelle ?

Au final ce serait quoi un couple parfait ?

Un couple qui se positionne dans la jungle qui l’entoure, ne se replie pas sur lui, au risque de rester terrer dans l’entre-soi trop longtemps. Un couple qui identifie ses besoins propres, qui se risque à l’extérieur aussi, qui est capable de s’aventurer seul. Et puisque désormais, nous, les femmes, ne voulons plus être domestiquées – au sens littéral – il s’agit évidemment d’équilibrer la balance des pouvoirs, et cela risque de prendre du temps… mais chacun doit comprendre les nouvelles règles du jeu.

Dans ton livre, tu décortiques la place croissante du célibat dans notre société, est-il vraiment aussi nocif que cela ?

En ce qui concerne la montée des nouvelles formes d’indépendances amoureuses, celles-ci me semblent positives quand elles entraînent indépendance et expérimentation de nouvelles formes d’amour, de nouvelles quêtes humanistes. Le célibat peut aussi être une façon de s’adapter et de survivre aux temps accélérés qu’on nous impose, mais il devient dangereux s’il est subi. S’il nous condamne à une solitude forcée ou à une frustration trop grande, s’il nous pousse à un individualisme trop poussé. Ou bien s’il s’agit d’une forme de passivité, de manque d’énergie, de « flemme » de rencontrer l’autre. Ce livre cherche surtout à tenter de dédramatiser tout ça, à donner un éclairage sur notre cœur et ses passions, à apprendre à mieux se connaître : It’s just a fucking date after all !

Propos recueillis par Johann Visentini