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Marx et Darwin

Pannekoek concevait la science en militant de la classe ouvrière, c’est-à-dire comme un moyen de son émancipation.

C’est un dialogue qui s’instaure à un siècle de distance. Amorcé par la brochure du théoricien marxiste hollandais Anton Pannekoek, Darwinisme et Marxisme, publiée en 1909 à l’occasion du centenaire de la naissance de Charles Darwin. Et alimenté par Patrick Tort, directeur de l’Institut Charles Darwin International, qui délivre un commentaire du texte, ici traduit pour la première fois à partir de l’original néerlandais.

Marx, Darwin et Pannekoek

Pannekoek était un astronome de renom – il mena de front études théoriques sur notre galaxie et expéditions de cartographie et de spectrographie des étoiles, tout en écrivant une histoire de sa discipline. Dans le contexte des luttes sociales du XXe siècle naissant, il concevait la science en militant de la classe ouvrière, c’est-à-dire comme un moyen de son émancipation. Propagandiste efficace doublé d’un vulgarisateur talentueux, il alliait clarté d’exposition et rigueur du propos. Aussi Darwinisme et Marxisme offre-t-il un résumé d’une grande simplicité formelle de la théorie de l’évolution des espèces, qui parvient à rester d’actualité en dépit de l’avancée des connaissances.

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S’adressant directement aux ouvriers, le théoricien révolutionnaire qu’était Pannekoek ne pouvait s’abriter derrière le paravent de trop nombreuses références. Le théoricien de la connaissance pointilleux qu’est Patrick Tort rétablit l’équilibre : au fil des idées du Hollandais, il distille précisions, rectificatifs et développements. Ici pour suggérer des sources implicites, là pour citer Darwin à la lumière de ses nouvelles traductions. En permanence pour indiquer au lecteur les fidélités et les écarts de Pannekoek à la pensée du naturaliste anglais.

La gymnastique entre texte et commentaire demande de l’attention au lecteur, mais, le plus souvent, il se laissera emporter par ce dialogue fécond entre la voix militante et celle de l’érudit – sous réserve, tout de même, de posséder quelques notion préalables sur les concepts abordés.

Darwinisme, marxisme : un rendez-vous manqué

Creusant un sillon précédemment entamé, Patrick Tort éclaire l’histoire des relations entre ces deux grandes pensées qui se structurent au même moment sans vraiment se rencontrer. Un rendez-vous manqué. Par Marx, Engels ou Kautsky. Mais aussi par Pannekoek, en dépit d’une lecture plus attentive des texte fondateurs de Darwin.

L’Origine des espèces (1859) ne pouvait qu’être favorablement accueillie par Marx et Engels. Elle leur offrait la démonstration d’un développement historique de la nature pouvant servir de socle à leur « évolutionnisme » social – Marx se félicita d’avoir trouvé «la base fournie par les sciences naturelles à la lutte historique des classes».

En réalité, leur compréhension du darwinisme s’arrêtait à cette idée et à quelques analogies utiles. Leur enthousiasme initial s’évapora sur une méprise: selon eux, le darwinisme ne faisait que transposer le capitalisme dans la nature. C’était confondre Darwin avec les émanations du « darwinisme social » (dues notamment à Herbert Spencer), qui dévoyèrent sa pensée.

Lorsque Darwin expose sa théorie anthropologique dans La Filiation de l’Homme en 1871, Marx et Engels l’ignorent. Malgré une lecture souvent pertinente, Pannekoek échoue lui aussi à pleinement saisir ses implications. Il ne parvient pas à se défaire d’une vision étroite du darwinisme, réduit au principe de la lutte pour l’existence – devenue artificielle avec la substitution des outils aux organes corporels. Ni à se débarrasser de la notion de rupture entre l’animal et l’homme, alors que Darwin enseigne précisément qu’il y a un continuisme de l’un à l’autre. Ce faisant, il passe lui aussi à côté de ses thèses sur les instincts sociaux, la sympathie ou l’origine de la morale. Et échoue à voir que les principes de Darwin s’étendent tout naturellement à l’évolution de l’espèce humaine.

Laurent Brasier

Pour aller plus loin : Darwinisme et marxisme