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La Chine en guerre

Par Jean Levi

Broché (19,90 €)

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Ebook (12,99)

Disponible ci dessous au format PDF

190 pages

En bref

Du VIIIe siècle au IIIe siècle avant notre ère, la Chine est le théâtre de guerres incessantes entre principautés, guerres qui ne prendront fin qu’avec l’avènement et la consolidation de la dynastie des Han. Pratiquant à l’origine une forme de combat « courtois » fortement codifié et ritualisé, les princes militarisent progressivement la société : mobilisant des centaines de milliers d’hommes, les armées chinoises développent alors une véritable science de l’intendance, de la topographie et de la manœuvre. Pour nourrir ces bouches, armer ces bras et protéger ces torses, pourvoir à l’acheminement des vivres et des équipements, la société dans son ensemble en vient à fusionner dans un État organisé sur un mode militaire. C’est dans ce contexte qu’une pensée originale de l’art du combat émerge, dont Sun Tzu est l’illustre représentant. Celle-ci interroge la légitimité de la guerre, jugée profondément « immorale » dans son essence, rejoignant ainsi des préoccupations étonnement modernes.

Équipement, tactique, entraînement, chaîne de commandement : découvrez les pratiques martiales et les paradoxes de la pensée stratégique de l’Empire du milieu.

Jean Lévi est sinologue, directeur de recherche honoraire au CNRS, spécialiste du taoïsme, des théories politiques et de la réflexion stratégique en Chine ancienne et traducteur de Sun Tzu.

Presse

Le Temps

On ne saurait dénier à Jean Lévi une sorte de compétence universelle en matière de Chine. Depuis quarante ans, le savant sinologue met les classiques de l’Empire du milieu à la portée du lecteur francophone. Œuvre admirable de traducteur complétée par l’écriture de romans et d’essais qui portent tantôt sur la bureaucratie céleste, experte en manipulations, tantôt sur l’art de la fiction pratiqué de manière différente selon que l’on privilégie l’immutabilité des caractères ou que l’on se représente l’humanité comme un objet d’incessantes fluctuations.

Sommaire

I. Prologue (Sun Tzu)

II. Aux origines 

  • La guerre comme activité cynégétique : la royauté archaïque des Shang-Yin
  • La guerre courtoise : la période bénie des Zhou

III. Du yang de la vaillance au yin de la tromperie 

  • La militarisation de la société
  • Les évolutions techniques et matérielles
  • L’économie militaire
  • Une « petite langue pointue de trois pouces »
  • La « guerre totale »
  • La guerre et la dégénérescence de la vertu
  • « User des armes pour faire taire les armes »

VI. Théories de la guerre juste 

  • Combattre pour la bonne cause
  • La guerre juste à l’épreuve du pragmatisme
  • Les paradoxes d’un usage stratégique de la morale
  • La critique confucéenne du mensonge et de la ruse

VII. Épilogue (Sun Tzu)

Extrait

Prologue

Les V– IIIsiècles avant notre ère, connus sous le nom d’époque des Royaumes combattants, constituent un moment crucial de l’histoire de Chine sur les plans économique, social, philosophique et artistique. Durant cette période, la guerre va subir elle aussi une transformation radicale. Ce ne sont pas seulement les moyens techniques qui se perfectionnent, la nature même de la guerre change du tout au tout. Accompagnant ces mutations, apparaît une réflexion sur la guerre qui, débordant le plan des procédures techniques, replace le combat armé dans un cadre métaphysique et en fournit une éla- boration conceptuelle ; celle-ci embrasse tous les aspects du réel : technique, logistique, stratégique, économique, social et moral, certes, mais aussi existentiel et cosmique. Cette réflexion a donné naissance à une pléthore d’écrits militaires dont beaucoup sont d’une grande profondeur et d’une indéniable originalité. Mais c’est assurément l’Art de la Guerre de Sun Tzu, placé sous l’égide de Sun Wu, général et homme d’État du royaume de Qi émigré au Wu, et consigné par écrit sous sa forme définitive vers la fin du IVe siècle avant notre ère, qui fournit la quintessence de la réflexion chinoise sur l’art de la guerre, comme le célèbre traité de Clausewitz celle de l’Occident. Dans le corps du chapitre inaugural du manuel figure cette phrase lapidaire qui a frappé les esprits : « La guerre repose sur le mensonge » ou plus littéralement, « la guerre est l’art du mensonge » : bing zhe, gui dao ye. La maxime peut paraître banale. Elle passerait même, à première vue, à notre époque, pour une lapalissade. Il n’en est rien. Ces cinq caractères contiennent la substantifique moelle d’une expérience qui est le fruit d’une longue évolution. Les implications de cette simple phrase sont considérables. Elle ouvre des perspectives dans ces trois champs essentiels que sont l’histoire, l’ontologie et la morale. Nous avons dit que la formule peut sembler, à l’époque contemporaine, l’énoncé d’une évidence ; mais est-ce bien vrai ? En réalité, même pour des officiers qui ont pensé la guerre en termes modernes, comme Clausewitz, la formule ne va pas de soi. La ruse, loin d’être inhérente au domaine martial, lui serait plutôt préjudiciable. Dans la conception échiquéenne de la guerre qui s’est construite à partir du XVIIIsiècle, les manœuvres militaires obéissent à une nécessité d’ordre quasi mathématique, en sorte que l’enchaînement des mouvements est soustrait à l’aléatoire que suppose le déploiement de la ruse – laquelle sous-entend la prise en compte de la psychologie de l’adversaire. Clausewitz prononce à son encontre une condamnation sans appel : il est en effet dangereux de n’user qu’en apparence de forces considérables pendant un certain laps de temps. On risque toujours que ce soit en vain, et de voir ces forces faire défaut plus tard au point décisif.

La personne agissante s’aperçoit toujours de cette simple vérité et cela lui fait passer le goût de ce jeu fondé sur une feinte agilité. Le sérieux de l’amère nécessité rend l’action directe si urgente qu’elle ne laisse pas place à ce jeu. En un mot les pièces de l’échiquier sont dépourvues de cette agilité qui est l’élément même de la ruse et de l’astuce1.

La ruse a une histoire. La formule nous convie d’abord à nous pencher sur le processus au cours duquel s’est forgée, dans l’Empire du Milieu, cette conception de la guerre comme domaine privilégié du mensonge – mieux, comme l’art du mensonge et de la tromperie par excellence. Nous verrons qu’un tel amalgame n’a été possible qu’à l’issue d’une longue évolution.

Enfin, la guerre étant l’art du mensonge, quelle peut être la place de la morale dans une telle activité, qui se trouve être immorale par essence ? Une guerre juste a-t- elle un sens pour une pratique qui se situe exclusivement dans le domaine de la tromperie, mieux, qui s’élabore à partir d’elle ? Quelles ont été les justifications de la guerre mensongère – si jamais il y en a eu ? Ou bien l’idée d’une guerre juste et morale n’a-t-elle pas conduit à la condam- nation de la conception de la guerre comme mensonge ?

Telles sont les questions que ne peut manquer de soulever cette formule si simple et en apparence si anodine sur laquelle s’ouvre le plus célèbre manuel d’art militaire de la planète : « La guerre repose sur le mensonge ».